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Publié le 15 Oct, 2011 dans Santé

Médicaments : la nouvelle drogue des junkies

(Source : Cyberpresse)

«Il faisait par exemple semblant d'avoir mal à l'épaule et son médecin lui prescrivait de puissants antidouleurs. Mon frère se les injectait», raconte Isabelle L'Écuyer, dont le frère est mort d'une surdose de médicaments. Photo: Olivier PontBriand, collaboration spéciale

 

Des pharmacies cambriolées. Des médecins rapides sur la prescription. Des blocs d’ordonnances falsifiés. Des toxicomanes sont prêts à tout pour se procurer la « nouvelle héroïne » : les médicaments antidouleur. La consommation de ce type de médicaments a augmenté, dans certains cas, de plus de 1000 % au Québec.

François L’Écuyer, 32 ans, a été retrouvé mort le 7 août dernier dans son logement de Joliette. Selon sa famille, il est mort d’une surdose de médicaments. Toxicomane depuis plusieurs années, M. L’Écuyer avait développé une nouvelle dépendance aux antidouleurs depuis quelques mois. Des produits qu’il se procurait… chez son médecin.

Au Québec, le nombre de consommateurs d’opiacés sur ordonnance a bondi de 182 % de 2000 à 2010, pour s’établir aujourd’hui à 235 599 personnes. Durant la même période, les dépenses du gouvernement pour le paiement de l’OxyContin, un opiacé délivré sur ordonnance, ont augmenté de 1280 %. Si bien que dans les rues de Montréal, l’héroïne a cédé sa place au Dilaudid, à l’OxyContin et aux autres médicaments sur ordonnance.

François l’Écuyer n’en était pas à sa première surdose. Il en avait fait au moins cinq autres dans les dernières années. Le frère d’Isabelle L’Écuyer avait commencé à consommer de la drogue à l’âge de 15 ans. Graduellement, il est passé de la marijuana à la cocaïne, puis aux méthamphétamines. Jusqu’au jour où il a entendu parler de la possibilité de simuler des maladies pour se faire prescrire des médicaments. « Il faisait par exemple semblant d’avoir mal à l’épaule et son médecin lui prescrivait de puissants antidouleurs. Mon frère se les injectait », résume Mme L’Écuyer.

Au fil des ans, François s’est entre autres fait prescrire du Seroquel (antipsychotique), de l’hydromorphone (opiacé), du Dilaudid (opiacé) et de l’Effexor (antidépresseur). L’homme était suivi par un médecin de famille, qui connaissait son état de toxicomane. Malgré tout, il a pu facilement se faire prescrire des opiacés, dénonce Mme L’Écuyer. « Les gens qui utilisent les opiacés pour d’autres raisons que la douleur recherchent un effet calmant, une sensation de bien-être et d’euphorie », explique le Dr Pierre Lauzon, conseiller au Centre de recherche et d’aide pour les toxicomanes.

À la fin, François L’Écuyer se droguait toujours aux opiacés. « Son médecin, c’était son pusher », estime Isabelle L’Écuyer. Une enquête a été ouverte par le coroner et par le Collège des médecins sur cette affaire.

Selon Mme L’Écuyer, les opiacés circulent beaucoup trop facilement au Québec. Un avis que partage la Dre Marie-Ève Morin, spécialiste en toxicomanie. « On a besoin de ces médicaments-là. Mais c’est rendu effrayant. Je pratique depuis six ans. Je vois que les opiacés circulent de plus en plus. C’est la nouvelle héroïne », dit-elle.

Jean-François Mary, de l’organisme Cactus, est également de cet avis. « L’héroïne est coûteuse et de moins en moins disponible en bonne qualité, explique-t-il. Au contraire, les opiacés sont moins chers, proviennent souvent du marché légal et sont donc perçus comme plus sûrs. »

À quantités égales, les opiacés prescrits coûtent de deux à quatre fois moins cher que l’héroïne sur le marché noir. Il est aussi facile de se procurer des opiacés gratuitement, en obtenant une prescription d’un médecin. « Mon frère, ça lui coûtait trois sous d’aller chercher ses pilules prescrites », note Mme L’Écuyer.

Encore faut-il se faire prescrire ces substances. Mais comme l’explique la Dre Morin, plusieurs toxicomanes sont devenus des « as du théâtre ». « Ce sont des pros. Ils connaissent les médecins qui prescrivent plus facilement ces médicaments. Ils savent être très crédibles. » D’autres font du « magasinage de médecins », c’est-à-dire qu’ils consultent plusieurs médecins et récoltent une prescription sur opiacés chaque fois.

 

Vols de pharmacies

Certains individus sont prêts à tout pour se procurer des opiacés d’ordonnance. En 2009-2010, 19 pharmacies ont été braquées par des voleurs qui voulaient obtenir les stocks d’opiacés. D’autres escrocs volent des blocs de prescriptions chez leur médecin ou falsifient des ordonnances.

Cette année, 67 dossiers ont été ouverts au Service de police de la Ville de Montréal (SPVM) pour de fausses ordonnances. De ce nombre, 65 % concernent l’OxyContin ou le Dilaudid. « Et ces cas déclarés, c’est la pointe de l’iceberg. Les médecins et les pharmaciens hésitent à dénoncer », note Bernard Lamothe, inspecteur à la division du crime organisé du SPVM.

Les profits qui découlent de la vente des opiacés sur ordonnance sur le marché noir sont énormes. À Montréal, un comprimé de Dilaudid qui vaut 0,70 $ à la pharmacie se vend 10 $ dans la rue. Un comprimé d’OxyContin de 30 mg s’achetant 1,50 $ à la pharmacie se vend quant à lui 25 $ sur le marché noir.

Les profits sont si alléchants que plusieurs n’hésitent pas à revendre leurs prescriptions. Des personnes âgées feraient notamment ce commerce dans des bars du centre-ville.

Alors que le trafic d’héroïne, de cocaïne et de crack est surtout contrôlé par le crime organisé, le commerce d’opiacés d’ordonnance transite par des criminels indépendants. « Des joueurs compulsifs ou des alcooliques se font prescrire des opiacés en faisant semblant d’avoir mal et ils les revendent dans la rue pour pouvoir jouer ou boire de l’alcool », illustre Mélanie (nom fictif), intervenante à l’organisme l’Anonyme, qui vient en aide aux gens de la rue.

 

Nombreux dangers

Les opiacés sont parmi les substances créant le plus facilement des dépendances chez les consommateurs. « La dépendance peut même se créer chez des gens qui consomment ces produits pour la bonne raison au départ. Souvent, ça prend seulement de trois à quatre semaines pour devenir dépendant. C’est vite », souligne Jacqueline Blais, infirmière au centre Dollard-Cormier, à Montréal.

Le Dr Lauzon ajoute que le risque de faire une surdose en s’injectant des opiacés sur ordonnance « est équivalent aux risques courus avec l’héroïne ». De 30 % à 40 % des 1000 à 2000 surdoses recensées chaque année au Canada sont liées aux opiacés prescrits. Aux États-Unis, près de 30 000 personnes en meurent chaque année, un total plus élevé que les morts liées aux surdoses de cocaïne et d’héroïne réunies. Les Américains qualifient même l’abus de médicaments sur ordonnance « d’épidémie ».

Le fait que les toxicomanes écrasent les médicaments et les diluent dans l’eau avant de se les injecter augmente de beaucoup leurs risques de surdose. Car les médicaments ne sont pas conçus pour cet usage. Certains produits sont particulièrement dangereux lorsqu’ils sont injectés. L’OxyContin, par exemple, dure 12 heures lorsqu’il est pris oralement. « Si on se l’injecte, on a les effets d’un 12 heures d’un coup », indique la Dre Morin.

Selon M. Mary, de Cactus, l’un des problèmes des opiacés sur ordonnance est que les toxicomanes s’en injectent plusieurs fois par jour. « Entre sept et dix fois », dit-il, augmentant du coup les risques d’infection.

La Presse a obtenu quelques rapports de coroner concernant des morts liées à des surdoses d’opiacés au Québec au cours des dernières années. La quasi-totalité fait suite à des arrêts respiratoires. Mais aucun décompte exact n’existe. « On dirait qu’étant donné que ça touche une tranche de population marginale, on s’en fout. Mais malheureusement, puisqu’on n’a aucune statistique, on ignore l’ampleur réelle du phénomène », note la Dre Morin.

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