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Publié le 28 Août, 2011 dans Santé

Des vendeurs de drogue en blouse blanche

(Source : Cyberpresse)

Des images de l'extérieur d'une clinique de la douleur à Fort Lauderdale. PHOTO: NICOLAS BÉRUBÉ

 

(Floride) La dernière fois que Maureen Barrett a vu son fils, il montait dans sa voiture, une épave qui démarrait une fois sur deux et dont la batterie se trouvait dans le coffre. Il s’en allait à Miami, à une heure de route, et n’avait pas assez d’essence pour faire le trajet.

«Je le sais parce que c’est moi qui faisais son plein d’essence, dit Mme Barrett. Je ne lui donnais jamais d’argent comptant.»

Malgré tout, son fils, Drew Parkinson, a trouvé le moyen de se rendre à Miami. Là, il est allé à la clinique du Dr Jerome Waters et s’est fait prescrire 60 comprimés de Soma, 90 Xanax, 105 Dilaudid et 240 pilules de méthadone.

M. Parkinson, dont les avant-bras étaient couverts de marques de piqûres, se plaignait d’une douleur au dos. Sur l’ordonnance, le Dr Waters a écrit: «Dernier avertissement. Rayons X obligatoires à la prochaine visite.» La consultation a coûté 75$.

C’était un vendredi. Deux jours plus tard, Drew Parkinson a été trouvé mort dans son appartement, victime d’une surdose de médicaments antidouleur.

Dans son bungalow confortable de Fort Lauderdale, Maureen Barrett garde un portrait géant de Drew, mort en 2002 à l’âge de 25 ans. Elle garde aussi quatre sacs Ziploc qui contiennent 495 bonbons M&M, pour illustrer le nombre de pilules que son fils a achetées le week-end de sa mort.

«Durant les deux derniers mois de sa vie, mon fils s’est fait prescrire 1455 pilules, dit-elle. Qu’il ait pu obtenir ça, alors qu’il n’était pas malade, je n’arriverai jamais à le comprendre complètement.»

 

Épidémie

La dépendance aux médicaments antidouleur ne fait pas les manchettes.

Pourtant, en février, le Center for Disease Control a déclaré que le problème est une épidémie aux États-Unis. Selon ses données les plus récentes, l’abus de médicaments d’ordonnance a causé plus de 27 000 morts en 2007, une hausse de 500% depuis 1990.

«L’abus de médicaments vendus sur ordonnance, particulièrement les opiacés, représente une crise alarmante de santé publique», a conclu le secrétaire adjoint à la Santé des États-Unis, Howard Koh, selon qui le problème est pire que ceux causés par le crack dans les années 80 et l’héroïne dans les années 70.

L’antidouleur de loin le plus populaire est l’oxycodone, un dérivé de l’héroïne vendu sous le nom commercial d’OxyContin. Les 50 médecins qui prescrivent le plus d’OxyContin aux États-Unis sont tous établis en Floride, devenue le plus grand supermarché d’opiacés en Amérique du Nord.

Lorsqu’on roule dans la banlieue de Fort Lauderdale, on voit partout des cliniques de la douleur (Pain Clinics) établies dans de petits locaux, souvent près des magasins à 1$ ou des boutiques de prêt sur gages.

En juillet dernier, La Presse a vu dans le stationnement de la clinique Pain Center des plaques minéralogiques du Tennessee, de la Géorgie et de la Louisiane.

À l’intérieur, des clients, dont plusieurs avaient le regard vitreux, patientaient dans la petite salle d’attente. La réceptionniste a dit qu’il était impossible de voir un médecin sans rendez-vous. La liste d’attente était de plus de trois semaines.

Travis Mandell, détective de la police de Fort Lauderdale, a baptisé ce type de cliniques pill mills – usines à pilules.

«Les médecins qui y travaillent sont essentiellement des vendeurs de drogue en blouse blanche, dit-il en entrevue dans son bureau, au centre-ville de Fort Lauderdale. Ces gens-là n’ont aucune éthique. Ils peuvent faire 25 000$ comptant par jour. Certaines femmes paient même la consultation en nature.»

Une fois exporté de la Floride, l’OxyContin prend de la valeur. Une pilule payée 10$ en Floride est vendue entre 30$ et 80$ sur le marché noir ailleurs aux États-Unis.

 

Dépendance extrême

Les experts disent que la Floride est devenue le pusher de l’Amérique car, jusqu’à tout récemment, l’État n’avait pas de système de suivi des médicaments d’ordonnance. De plus, les patients peuvent voir plusieurs médecins – et recevoir plusieurs ordonnances -, souvent dans la même journée.

Les conséquences de cette offre abondante tiennent en une seule statistique: sept personnes meurent en moyenne chaque jour d’une surdose de médicaments d’ordonnance en Floride, ce qui représente plus de 5000 morts depuis deux ans.

Pat Costillo, vice-présidente du comité sur les drogues de l’organisme United Way du comté de Broward, a vu la situation se détériorer au fil des ans.

«Le problème a commencé à apparaître sur notre écran radar vers 2004-2005. Depuis, nous avons vu une explosion du nombre de cliniques qui prescrivent de l’OxyContin.»

La substance, dit-elle, crée une dépendance extrême. Et l’épidémie toucherait particulièrement les jeunes: selon une projection de l’École de médecine de l’Université de la Pennsylvanie, jusqu’à 25% des jeunes adultes âgés de 18 à 25 ans vont abuser des médicaments d’ordonnance à un moment de leur vie.

«Quand on est accro, la vie bascule. On ferait n’importe quoi pour consommer. Les drogués mentent, volent, tuent même pour avoir leur dose.»

Les cliniques, elles, n’aiment pas se faire montrer du doigt. Paul Sloan, président de la Société de gestion des cliniques de la douleur de Floride, dit que l’abus des médicaments est réel mais que les médias et le gouvernement en exagèrent les conséquences.

«Oui, il faut trouver une solution, dit-il en entrevue téléphonique. Chaque mort est déplorable. Or, 78 personnes meurent chaque jour en Floride à cause de la cigarette, et 16 à cause de l’abus d’alcool. Pourtant, le gouvernement ne parle pas d’épidémie et ne parle pas de changer la loi sur l’alcool.»

 

Premier pas vers l’héroïne

Maureen Barrett, dont le fils Drew a succombé à une surdose en 2002, veut que l’abus de médicaments fasse les manchettes.

Aujourd’hui, elle s’occupe de son fils cadet, Tod, 29 ans, également aux prises avec une dépendance à l’OxyContin. La femme de Tod, Stephanie, est morte d’une surdose de pilules antidouleur il y a trois ans, à l’âge de 26 ans. Tod a une fille de 4 ans, dont il est incapable de s’occuper. C’est Mme Barrett qui s’en charge.

Elle a rencontré le gouverneur de la Floride, a paru dans le documentaire indépendant OxyContin Express et a milité pour l’adoption d’une loi, entérinée plus tôt cette année, qui donne plus de pouvoir à l’État pour contrer les «usines à pilules».

«On peut fermer toutes les cliniques fautives; ça n’empêchera pas les gens de magasiner les médecins et de recevoir plusieurs doses, dit Mme Barrett. Et lorsqu’ils ne peuvent plus se procurer de pilules, les gens accros à l’OxyContin commencent à consommer de l’héroïne. Il faut investir dans la prévention et les centres de désintoxication.»

Elle ne croit pas que son fils sera guéri un jour. Tod est abstinent, ces jours-ci, mais il a fait plusieurs rechutes. Les séjours au centre de désintoxication n’ont rien donné. Moins de 5% des gens accros aux antidouleurs s’en sortent.

Mme Barrett prépare les repas de son fils, l’encourage à rester fort. Elle lui dit qu’elle l’aime.

«Pour nous, et pour des milliers de familles, ce n’est pas un combat quotidien. C’est un combat seconde par seconde.»

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Morts accidentelles > Les surdoses de médicaments antidouleur représentent désormais la première cause de mort accidentelle dans 17 États américains, avant les accidents de la route.

En hausse au Canada > L’abus de médicaments antidouleur est de plus en plus répandu au Canada. En Ontario, le nombre de morts liées à la consommation d’oxycodone s’est multiplié par neuf de 1991 à 2006, selon les plus récentes données.

Deuxième consommateur > Selon l’Organe international de contrôle des stupéfiants (ou OICS), le Canada est le deuxième consommateur d’oxycodone au monde, après les États-Unis et devant l’Australie. La stratégie antidrogue du gouvernement fédéral est pourtant davantage axée sur la lutte contre les drogues illicites, et non contre celles qui sont fabriquées et vendues légalement.

Commentaire :
Voir aussi l’article « Les médecins-généralistes des pushers de l’État? » pour un autre témoignage choc.

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