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Publié le 22 Nov, 2016 dans Presse libre

Remonter l’escalier : du mensonge à la raison commune

(Source : Le Devoir – Merci à Clara)

escalier

Dans peu de temps, Le Devoir déménagera rue Berri. En attendant, il loge toujours rue De Bleury, au dernier étage du vieil immeuble d’A. Gold Sons. Je me souviens d’un temps, il n’y a pas si longtemps, où les immeubles d’habitation n’avaient pas encore cerné cet ancien temple du prêt-à-porter. Arrivés au dernier étage grâce aux ascenseurs, nous pouvions encore voir tout le vert du mont Royal. Ces vieux ascenseurs au fini similibois eurent un jour grand besoin d’une réfection.

Au temps de ces travaux, mon collègue Olivier Zuida et moi avions pris place un soir dans une de ces cages mécaniques pour repartir chacun de notre côté goûter la liberté de nos maisonnées. La descente s’amorçait comme à l’ordinaire lorsque tout se mit à tomber par à-coups, nous conduisant ainsi très vite à un sommet d’anxiété 

Ce court laps de temps m’a appris que la vie ne se rejoue pas en condensé lorsqu’on se retrouve placé devant son extrémité : au nom du bonheur d’être sur terre, j’ai tout au plus eu le temps de pester contre le ciel.

Par la suite, j’ai préféré un certain temps monter et descendre les étages à pied, ce qui est d’ailleurs une façon formidable de redonner foi en des choses simples et nécessaires : avoir bien conscience de mettre un pied devant l’autre, se sentir alors progresser, avancer.

En société, il n’est pas étonnant que les mensonges préfèrent prendre l’ascenseur tandis que la vérité ne monte toujours qu’à pied. C’est pour cela que la vérité met du temps à arriver et que les mensonges, eux, parviennent à remonter plus souvent jusqu’aux sommets.

La prolifération des élucubrations de certaines radios tout autant que l’élection de Donald Trump l’ont bien montré : l’idéal d’une rationalité cartésienne est balayé de plus en plus du revers de la main pour être jeté désormais tout en bas de l’édifice social.

La communication promettait de rapprocher les peuples. Or elle permet très souvent désormais à chacun de se construire sa propre réalité, de vivre heureux dans des mondes parallèles dont les réseaux sociaux sont devenus de précieuses courroies de transmission. Il suffit de se donner la main dans l’illusion d’avoir raison, de s’accrocher aux mêmes ballons sans craindre de tomber.

Comme on prouvait autrefois l’existence de Dieu par le fait qu’elle est contenue dans le concept même de Dieu, un mensonge se suffit désormais à lui-même pour affirmer sa vérité, même au nom de valeurs soudain inversées. Nous vivons en quelque sorte le retour d’un esprit religieux en un temps qui se gargarise pourtant avec l’esprit de la laïcité, lequel ne sert trop souvent qu’à glacer d’un vernis lustré des craintes irrationnelles.

Trump a laissé entendre en campagne électorale qu’il pourrait ficher les musulmans, fermer les mosquées, imposer le port d’un insigne de reconnaissance particulier, voire carrément interdire la religion musulmane. Le musulman ou le Mexicain ou n’importe quel « Étranger » constituent autant de boucs émissaires utilisés pour déplacer l’attention de la majorité tandis que des phénomènes de dépossession économique par ailleurs bien réels continuent d’être adoubés.

Pendant la crise économique des années 1930, un nationalisme outrancier gonfle aussi des discours qui offrent des similitudes nombreuses avec ceux que l’on voit germer dans plusieurs démocraties [disent-ils] d’aujourd’hui. Des chefs inattendus apparaissent. Ils sont d’abord raillés, ce qui ne les empêche pas de vite s’incruster. On se dit qu’ils vont partir. On se soulage en riant encore d’eux. Mais on ne pense jamais apparemment qu’ils peuvent faire leur nid dans un cri comme celui lancé par Trump au Nevada en février dernier : « J’adore les gens peu instruits. »

On sait déjà comment les problèmes sont détournés dans des projections fondées sur une conception tordue du monde. Dans les années 1930, cela prend parfois des formes inattendues. Dans Les trois petits cochons par exemple, le film de Walt Disney produit en 1933, le grand méchant loup a soudain les traits de caricatures de juifs que propagent alors les pires journaux antisémites.

En période de crise, il n’est pas nouveau de voir se canaliser les frustrations vers des groupes qui ne sont pourtant pas responsables du déclassement social et économique général. La construction d’un barrage d’antagonismes créés de toutes pièces apporte ainsi de l’eau au moulin de ceux qui s’abreuvent de pareilles politiques jusqu’à en submerger bientôt leur société.

Donald Trump a canalisé la grogne d’une classe moyenne en déclin, selon des modèles déjà vus par le passé. Floués par les molochs de l’économie, de la politique et des médias, ils sont nombreux ceux qui sont prêts à croire aux sirènes qui chantent en choeur dans la chambre d’écho des populistes.

Qu’importe si Trump et nos populistes d’ici sont eux-mêmes des créatures largement médiatiques, économiques et politiques. Leur diversion devant la grogne populaire, retournée par leurs soins contre l’État et sa bureaucratie, permet au fond de continuer d’encenser la richesse d’entreprises qui se protègent les unes les autres à travers le monde, tout en diminuant la protection des gens qu’elles emploient.

Il faudra du temps et beaucoup d’efforts encore pour réapprendre à gravir tous ensemble les escaliers d’une raison commune.

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