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Publié le 22 Fév, 2014 dans Presse libre

Les psys au chevet de la société : c’est normal, docteur?

(Source : Le Devoir – Merci à Clara)

La normalisation ou l’art de médicamenter les bien-portants tout en laissant les vrais malades livrés à eux-mêmes. Photo : Newscom

La normalisation ou l’art de médicamenter les bien-portants tout en laissant les vrais malades livrés à eux-mêmes.
Photo : Newscom

On a fait venir le docteur au chevet du malade. En direct de Pinel à part ça, rien de trop beau pour la classe moyenne. « Dites, docteur ? C’est normal que deux ados sautent une coche et s’en aillent tirer les voisins à bout portant, avant de vouloir se suicider ? » Rivés devant nos téléviseurs, un dimanche soir, nous quêtons un sens, un début de réponse, nous« freakons des bananes », comme dit mon B de dix ans.

Le bon docteur nous a rappelé que nous avons raison d’être inquiets, car ces gestes demeurent extraordinaires. Comme l’étaient ceux du jeune soldat qui a assassiné son père et la blonde de ce dernier, deux jours plus tard. Un petit frisson dans le dos et on retourne à nos activités pressantes, pressés, oppressés.

Finalement, le psychiatre invité à TLMEP a terminé l’entrevue avec un constat assez évident pour quiconque a dû frayer dans les méandres de la psychiatrie avec des proches : on ne peut pas obliger un malade mental à se faire traiter. La santé mentale, savez, c’est le parent pauvre de notre monde médical. Je connais au moins quatre familles dans mon entourage immédiat qui ont goûté à cette médecine. Il faut attendre que le jeune tue ses parents à l’arme blanche ou qu’il soit jugé dangereux — par un juge — pour l’obliger à enfiler une camisole chimique. Lorsqu’il va mieux, il arrive souvent qu’il cesse sa médication. Et c’est reparti pour un tour. Est-ce normal, docteur ?

Je repensais à une entrevue que j’ai faite récemment avec le psychiatre Yves Quenneville, spécialisé en oncologie au CHUM. Il me disait qu’il était content d’être en fin de carrière. Que le plus grand scandale, selon lui, c’est qu’on médicamente des gens normaux. Et des enfants, depuis quelques années.

Il me parlait du livre du psychiatre américain Allen Frances, Saving Normal, du gros rouleau compresseur de la normalisation. « Elles ont gagné la guerre. » Il faisait allusion aux compagnies pharmaceutiques. « On a convaincu les gens que leur problème était d’ordre chimique, donc qu’on allait le régler avec du chimique. On a réussi à vendre aux “ clients ” qu’ils sont sous-diagnostiqués », s’indignait Quenneville.On appelle ça les worried well.  Pas vraiment malades, juste anxieux finalement, ou fragiles, ou tristes, ou humains. Parce que ça ne tourne pas tellement rond dans le monde. Même la planète tourne carré. Faudrait être vraiment fou pour ne pas s’en apercevoir.

J’ai mis ces deux entrevues bout à bout, j’ai regardé autour de moi et, oui, enfants et adultes confondus, ce sont des gens normaux qui prennent des pilules pour les narfes, comme disait ma grand-mère. Dans son temps, c’était les Valium, aujourd’hui, le Celexa, après la grande vogue du Prozac. Comme on ne peut pas soigner ceux qui vont vraiment mal et qui font peur au pauvre monde, on traite les autres, plus nombreux et dociles. Plus payants aussi.

Ma gang de malades, vous êtes donc où ?

Excusez du peu, mais je suis une fille simpliste. Tout est dans tout, le bras gauche n’est pas étranger au bras droit. Ces individus malades à la pelle — 33 000 appels et interventions par année, au SPVM, de personnes dont l’état mental est perturbé — sont des symptômes, l’effet miroir d’une société qui va trop vite et segmente tout. Mon deux cennes dans l’histoire.

Je repense à cette über-orthopédagogue de Sainte-Justine qui, l’automne dernier, après une évaluation en privé du fils d’une amie, annonce au garçon de neuf ans (devant ses parents, qu’elle n’a pas consultés) : « T’es pas TDAH, t’as pas besoin de médication, mais si ça te tente, on peut t’en donner pour que tu puisses voir ce que ça fait. » Juste pour le fun, quoi. L’enfant-roi va décider si ça lui tente de gober des smarties. Les parents se sont regardés, ahuris. 700 $ pour entendre ça. Merci, docteur.

C’est tellement moins de trouble de médicamenter que de prendre du temps. Ça, c’est exclu, on le sait. De toute façon, le temps n’est jamais annoncé dans les circulaires, ni offert en spécial, sauf dans les spas. Récemment, je me disais que, malgré toute ma vigilance avec mon B, il m’arrive d’en échapper. Par manque de temps, par naïveté. Parce que je fais (faisais) confiance à ce qu’on lui offre. Maudite folle. T’as intérêt à conserver une once de paranoïa dans ton kit de survie et à voir des pervers en puissance partout.

Je bourrais le poêle doucement l’autre samedi matin ; mon B regardait des « comiques » sur Netflix. Je ne faisais pas trop attention ; il rigolait devant Family Guy, un classique. J’ai réalisé que le personnage pratiquait l’asphyxie érotique pendu au plafond en regardant un porno de clowns (avec le nez et la perruque, ça en prend plus pour m’exciter).

Vous ne connaissez pas l’asphyxie érotique ? Eh que vous n’êtes pas sorteux ! Malheureusement, le gars était resté pendu quelques secondes de trop ; il était mort bandé mais on n’avait pas vu l’érection, donc, c’était somme toute « approprié ».

La bande dessinée Family Guy est classifiée « 14 ans et plus » selon Netflix. L’âge de prendre une corde et d’essayer ça. Malgré le concert de protestations de ma progéniture frustrée, j’ai interdit de séjour le « gars de famille » dans mon salon. Je sais, je suis une mère coincée, un croisement entre une Soeur de la Providence et une féministe mal baisée, contre l’épilation intégrale.

Mais je sais aussi une chose : par manque de temps, nous laissons les écrans éduquer nos enfants, qui se gargarisent au Red Bull. Et quand ils ne vont plus bien, on les emmène chez l’ortho ou le psy pour guérir avec les petites pilules… s’ils ont survécu à l’asphyxie érotique ou épargné les voisins avec leur démonstration virile de Rambo 3D.

Les garde-fous sont tombés

Si j’accuse les parents ? Non, c’est encore la faute de personne. C’est la faute au temps, à l’eau fluorée. Ou alors celle de tout le monde. Je suis une idéaliste, j’ai toujours pensé que les enfants appartenaient à tout le monde. Je me sens complice de ces actes de violence inouïe, car je laisse faire. Faudrait quand même pas avoir l’air de demander des explications. Il est interdit d’interdire. Et tout ça au nom de la liberté ? Vraiment ? Elle est bien malade, notre liberté. C’est grave, docteur ?

Fait rigoler mon B avec le livre Comment traumatiser votre enfant. 7 méthodes infaillibles pour en faire un être inadapté mais génial (Robert Laffont). Le titre (ironique) parle de lui-même et on insinue qu’il est inévitable de traumatiser ses enfants. « Tu lis des livres bizarres, maman », a décrété mon B, que j’essaie de frustrer le plus souvent possible avec le mot « non ». Tout indiqué pour parents tyranniques, ambitieux, narcissiques, indulgents, « amis » de leurs enfants, humiliants ou négligents. Finalement, c’est un peu pour tout le monde. « Maman ? Veux-tu venir me reconduire à l’école en auto ? Je vais être en retard… » Non. Marche plus vite. Être parent n’est pas un concours de popularité.

Adoré Fines tranches d’angoisse de Catherine Lepage (Somme toute). Ce livre graphique sur l’angoisse est un petit bijou de concision et d’autodérision. Une fille qui nous parle des chemins qu’emprunte l’angoisse, la recette pour l’entretenir et les quatre phrases pour s’en sortir. Très cute.

Aimé J’ai pas le temps ! de Christophe Bouton (Gallimard jeunesse). Dans la collection de philo « Chouette penser ! », celui-ci démonte l’horloge et explique même pourquoi il est utile de s’ennuyer (pour réfléchir). Platon disait que c’était un dialogue avec soi-même. On montre aussi aux jeunes qu’on ne peut pas tout faire et que choisir, c’est renoncer. Pour les 13 ans et plus.

Dévoré l’article de Maclean’s du 5 février dernier sur l’épidémie d’angoisse qui nous tombe dessus, parents comme enfants. En phase avec le zeitgeist

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