Vous appréciez ce site?
Faites-le-moi savoir!
Rubriques

Publié le 21 Mar, 2013 dans Presse libre

La modernité expliquée à sa mère

(Source : Le Devoir – Merci à Clara)

Le pape François n’est pas moderne, mais son élection la semaine dernière, au terme d’une insoutenable enflure médiatique, a finalement permis de prendre conscience de tout le paradoxe de notre modernité. Malgré lui.

C’est la faute à deux photographies mises l’une à côté de l’autre, et qui voyagent depuis quel-ques jours par l’entremise des réseaux sociaux, avec la frénésie numérique propre au présent.

En haut, on voit un petit bout de la place Saint-Pierre de Rome en 2005, dans les minutes qui ont précédé l’annonce de l’élection de l’ancien chef des catholiques, adepte de la position démissionnaire, Benoît XVI. En bas, sur la même place, une foule, huit ans plus tard, la semaine dernière, attend presque au même endroit qu’un cardinal vienne livrer à la face du monde le nom de son remplaçant.

À gauche, à part une jeune fille qui regarde le photographe, les yeux du monde sont rivés sur la basilique Saint-Pierre. Dans l’image un simple téléphone cellulaire à rabat – un flip phone, quoi ! – apparaît avec évidence. À droite, en 2013, l’image est illuminée par la multitude des écrans des téléphones intelligents et même des tablettes numériques toutes tournées vers la basilique dans l’espoir de capter l’instant qui se prépare à se jouer en ces lieux.

Un même événement, deux époques, qui mettent en lumière un étonnant chemin parcouru : il y a huit ans, le réel se regardait en face. Désormais, il doit être filmé ou photographié pour donner l’impression d’être vécu et surtout pour être partagé avec d’autres, sans quoi le réel n’a désormais plus de sens. Évoluer fait parfois sourire.

La mer de points blancs captée à Rome par le photographe Michael Sohn de l’Associated Press (AP) donne finalement un visage à des statistiques connues. Chaque jour, 300 millions de photographies sont téléversées sur le réseau Facebook par les abonnés à ce réseau social, et ce, en passant bien souvent par l’application Instagram, un truc épidémique qui permet de magnifier la réalité que l’on vient de photographier, avec des filtres, en vue de partager et d’impressionner sa communauté d’amis. L’homo connectus applique la recette sur des petits animaux de compagnie, sur son assiette au restaurant, sur le « je » en train de s’amuser ou devant un paysage digne de mention, et parfois sur la naissance d’un nouveau pape.

La sur-création d’images à partager qui accompagne la dématérialisation des rapports humains peut bien sûr étonner, voire désoler, mais elle semble aussi dans la nature des choses en 2013, surtout auprès d’une génération dont les membres ont fait de ces téléphones intelligents un prolongement de leur corps.

Le Pew Research Center aux États-Unis – encore lui ! – ne cesse de mettre la mutation en lumière, récemment encore avec ces jeunes qui, dans une étude, admettaient se sentir nus lorsqu’ils n’avaient pas leur appareil sur eux ou qui avouaient dormir et même prendre leur douche avec. Au sens propre.

Dans cet environnement ultraconnecté et socialement numérisé, la photographie que l’on partage, l’instant que l’on préfère médiatiser au lieu de le respirer, devient du coup nécessaire pour nourrir des réseaux auquel l’humain se retrouve branché en permanence par la magie du sans-fil. C’est un clic pour exister, un clic pour se rapprocher de l’autre tout en restant distant, même si au final tout ça est peut-être en train de nous déconnecter du présent. Un peu.

C’est d’ailleurs ce que croit la compagnie néerlandaise They qui vient de créer une application en harmonie avec ce présent. Sa fonction ? Elle permet d’évaluer la taille d’une foule, dans les espaces publics, afin de permettre à ceux qui désormais craignent de croiser des humains – un effet pervers du tout à la techno, paraît-il – de se présenter là quand il y en a le moins. Un projet loufoque, troublant, mais qui laisse du coup présager de la prochaine photo dans la séquence lors de l’élection du prochain pape. À moins que…

Partager cet article :