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Publié le 11 Oct, 2014 dans Presse libre

D’illusions en mensonges, on nous roule dans la farine… et nous en voulons encore

(Source : Le Devoir – Merci à Clara – Titre original Chasseurs de fantômes)

manipulation-mediatique-capitalisme

On nous roule dans la farine. On nous dore dans la poêle, des deux côtés, jusqu’à l’obtention d’une chair grasse et croustillante, suintant le beurre bruni de notre renoncement. On nous sert encore bien chauds à tous ceux qui veulent notre bien et l’obtiennent sans trop rencontrer de résistance.

Suffit d’entretenir l’illusoire choix de la démocratie ou du marché libre, comme s’il s’agissait d’un buffet de condiments au milieu desquels nous nageons dans le bonheur, alors que c’est pourtant nous qu’on dévore.

On se moque de nous, donc, mais on nous a si habilement retournés les uns contre les autres qu’on n’y voit plus clair.

Comme dans cette ère d’austérité où le contribuable se braque contre le prestataire de services. Où la classe moyenne s’entre-déchire, se divisant entre les bénéficiaires de généreuses caisses de retraite qui, habilement provoqués, jouent trop bien le rôle de la brute épaisse que le citoyen-payeur-de-taxes reconnaît comme étant le comportement attendu du syndiqué gâté pourri.

Une époque où l’on entretient l’illusion que notre confort est menacé par les plus pauvres. Où nous ruons comme des chevaux fous chaque fois qu’on éperonne notre conscience en nous parlant de justice sociale, de distribution de la richesse et du coût réel des choses.

Leur coût réel ?

Prenez Amazon, royaume virtuel du livre el cheapo, sur qui on a ouvert une enquête cette semaine pour avoir manigancé avec le Luxembourg un bidouillage fiscal qui lui permet de se soustraire un peu mieux à l’impôt dans une Europe exsangue. Amazon qui, pour épargner une poignée de dollars, refuse de payer ses employés tandis qu’ils poirotent pendant 20 à 30 minutes pour être fouillés à leur sortie du boulot. Quitte à aller jusqu’en Cour suprême pour défendre son droit à cette petite saloperie.

Voilà combien en coûte votre économie de 3 $ sur le magnifique Rue des boutiques obscures de Patrick Modiano que vous achetez sur un coup de tête parce qu’il vient de remporter le Nobel.

Vous ne trouvez pas qu’il pue un peu, tout d’un coup, votre bouquin à rabais ?

On se moque de nous, et ce, chaque fois que l’on manufacture nos envies et que nous applaudissons. Prenez cette citation tirée d’un article du Time à propos de la montre intelligente d’Apple : « Cette compagnie maîtrise parfaitement l’art de produire des objets pour lesquels il n’y avait aucune demande en nous convainquant que nous ne pouvons plus vivre sans eux, cela, mieux qu’aucune autre entreprise. »

On se moque de nous comme de la grenouille que l’on met dans l’eau froide en montant lentement la température du poêle.

On rit au nez des parents forcés de procurer des tablettes électroniques à leurs enfants tandis que les génies de la techno de Silicon Valley envoient les leurs dans des écoles où il n’y a pas l’ombre d’un microprocesseur, parce que les gens qui conçoivent ces objets auxquels nous sommes accros sont convaincus qu’ils tuent la créativité.

Commentaire :
Et ils ont parfaitement raison.

Amenez-en des tableaux intelligents pour les profs carencés en français qui forment des cohortes d’analphabètes fonctionnels. Des enfants dont les parents déchirent leur chemise quand les commissions scolaires menacent de ne pas acheter de nouveaux livres alors qu’eux-mêmes n’en ouvrent jamais un à la maison.

On se moque de nous, mais nous n’y voyons plus clair. Ne parvenant plus à discerner notre propre responsabilité, nos devoirs, accablés que nous sommes par nos envies, nos dépendances, désorientés par toutes les tentatives de mystification. Nous plaçons notre confiance à la fois en tout et en personne. Nous sommes crédules et sceptiques. Comme s’il s’agissait d’humeurs inconstantes, qui semblent se former aussi mystérieusement (pour le profane que je suis) que des phénomènes météorologiques.

Peut-on considérer comme valable la promesse de Pierre Karl Péladeau de ne jamais s’ingérer dans le contenu de ses journaux ? Et peut-on voir autre chose qu’une manoeuvre politique dans ce soudain sursaut éthique de l’Assemblée nationale ou de Jean-François Lisée ? Comment choisir entre l’angélisme des écolos et l’argent du pétrole ? Entre les va-t-en-guerre conservateurs et les colombes du NPD ?

Nous voudrions des réponses claires à nos questions confuses. Des explications simples pour des problèmes complexes. Nous brassons l’air, dans le noir, chassant les fantômes d’idéaux mort-nés dont nous ne nous souvenons que des contours, et rarement du nom. L’insouciance de la société de loisirs ne sera jamais advenue, et pourtant on la pleure. C’est comme si ce deuil nous empêchait de voir clair.

Dans une entrevue aux Inrocks il y a deux ans, Patrick Modiano disait que le problème, ce n’est pas la nostalgie, pas la mémoire. Le problème, c’est l’oubli.

C’est ainsi que chaque fois on nous replace dans la marmite avant d’à nouveau allumer le feu. Et nous attendons là.

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