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Publié le 6 Juin, 2013 dans Presse libre

De la beauté

(Source : Le Devoir – Merci à Clara)

Dieu est mort, vous dites ? Il semble pourtant bien vivant, ces derniers jours. Dans ce jugement en faveur du maire de Saguenay qui l’épingle gauchement à la soutane de la tradition. Traversant le dossier de la charte de la laïcité sans trop savoir où se mettre entre l’État et l’identité culturelle. Et puis au centre de cette conférence sur la religion et le discours public qui se tenait à Montréal cette semaine.

Ou peut-être que je confonds Dieu et le religieux ?

Tout ça pour dire que moi aussi, mort ou vif, j’ai bien envie qu’on en parle.

Pas de Dieu dans la morale. Pas dans l’organisation sociale. Pas dans la France réac qui demande à l’Église de souffler sur les braises du fascisme. Et surtout pas dans cette acception du sacré qui, chez le maire Jean Tremblay, relève de l’adhésion à un club pour clients fidèles d’un transporteur aérien (encore quelques points pour obtenir votre vol gratuit pour le paradis !). Ce que je cherche, aussi loin que je me souviens, c’est du sens. Une chose à laquelle m’accrocher quand le monde ressemble à un poing serré brandi sous nos visages.

Je cherche Dieu ailleurs que dans la religion, ailleurs que dans la Bible, la Vérité, une sourate, ou je ne sais quel truc du genre. Dieu ailleurs que dans Dieu. Mais pas dans le dalaï-lama non plus.

Vous me suivez ? Et si je vous disais que ce que je cherche, ce n’est pas la vie éternelle, mais seulement la vie ? Celle qui existe autrement que dans la décoction de nos existences compressées, dans ce quotidien hachuré en cases compactes, ce cycle mortifère de désir/achat/désir/achat/mort.

Vous me trouvez déprimant ? Il me semble que le plus affligeant, c’est qu’on n’en parle à peu près jamais, de cette vie-là. Sinon dans le rayon de la psycho-pop. Et celui de la littérature new age où des gourous déguisés en auteurs exploitent le terreau du vide existentiel dans lequel ils plantent d’autres certitudes. Comme celles du destin ou la pensée positive. Parce qu’il est bien plus facile de croire à la magie, ou alors que nous sommes contraints, qu’autre chose décide pour nous.

Sauf que nous sommes libres. Et que si cette liberté qui est si troublante, c’est parce qu’elle est belle en même temps qu’encombrante. Alors on se laisse enchaîner un peu, pour mieux se laisser porter par une culture qui décide à notre place. Et on dérive en flottant.

Si je cherche Dieu en quelque chose, ce n’est donc pas dans une bouée. Mais quelque chose qui me tire par le fond, ou vers le haut. Ou les deux.

Ça doit être pour ça que j’ai tant aimé le texte que signe Nicolas Langelier dans Nouveau projet à propos des débuts de la scène rave. J’y ai vu un besoin analogue au mien, partagé par l’auteur, ses amis, et les oiseaux de nuit dont j’ai parfois croisé les pupilles dilatées tandis que j’allais rejoindre des amis DJ dans quelque garage désaffecté. Quelque chose comme un besoin de transcendance, de pousser le corps dans ses derniers retranchements pour que puisse s’y déployer l’esprit, et de trouver dans la danse le rite que d’autres trouvent au concert, au stade, dans les manifs politiques.

Je cherche ce qu’on n’apprend jamais à l’école. Ce que personne ne dit. Ni nos parents ni nos amis. Qu’il existe de courts moments de perfection qu’il faut saisir, harnacher. Et que l’idée de Dieu s’y trouve, en doses homéopathiques, nous rapprochant si près de la vie que parfois on touche aussi à la mort du bout du doigt.

Comme dans la chanson que j’écoute en écrivant cette chronique : You need the drugs, de Westbam et Richard Butler. Pas pour la référence à la dope, mais pour cette vieille idée de l’excès comme voie menant à un univers un peu plus riche, à autre chose que la condamnation à la normalité. Et surtout, pour la mélancolie de la voix qui raconte comment on touche parfois le fond pour se donner un élan et remonter à la surface.

Pas tout le temps. Et pas nécessairement en s’explosant la gueule. Mais dans ces accès de boulimie de lecture, dans l’intensité des amitiés folles et des amours qui consument. Dans ces films, ces livres et ces chansons auxquels on s’accroche désespérément, parfois les larmes aux yeux, parce qu’on y reconnaît nos envies, nos déceptions et nos bonheurs. Dans ce trop court moment quand le jour se lève, ou tombe. Au terme d’une épreuve sportive qui a laissé le corps brisé, en rupture de tout.

C’est mon idée de Dieu. C’est elle que je pourchasse.

Un poing levé dans la nuit. Des souffles qui se retrouvent, haletants. Des mots parfaitement alignés sur une page. Des corps qui dansent pour rien dans le salon un mercredi soir. Une mélodie décharnée sur laquelle se coule la voix de la mélancolie que nous partageons. Quelque chose comme une idée de la beauté.

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