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Publié le 5 Juin, 2016 dans Presse libre

Culpabilité inc.

(Source : La Presse+, merci à Clara)

culpabilite

Ce texte ne sera ni très lu ni très partagé. Trop long. Viralité amputée. Pas aussi facile qu’une pétition électronique.

Aussi, je sais que c’est moins joyeux, mes textes, dernièrement. Je vis un petit down. Pas grave ; tout est cyclique, ça va se replacer. Et je pense être ici avec toi pour encore au moins cinq dix quinze vingt ans. Alors on devrait être bons pour le bon et le moins bon.

Je crois que l’humain est fondamentalement bon.

Souvent, pendant la journée, je me sens seul parce que je suis seul. Je me dis que c’est correct puisque je passe mes journées seul. Ce serait problématique si je me sentais seul entouré de gens. Ce n’est pas le cas.

Pour faire taire le silence, j’écoute la radio ou des séries. Juste en bruit de fond. Je suis rendu profondément attaché à Benoît Dutrizac.

J’écoute aussi Friends pas mal souvent. Avant-hier, c’était l’épisode où Joey, l’éternel adolescent, prouve à Phoebe en 22 minutes qu’il n’existe pas de geste altruiste qui ne soit pas un peu égoïste.

L’histoire que toute la planète a commentée : le gorille dans le zoo qu’on a été obligé d’abattre parce qu’on craignait pour la vie d’un enfant tombé dans son enclos.

Après le désolant incident, des groupes de protection des animaux se sont insurgés contre les parents, contre le zoo, contre les méchants de l’histoire, les blâmant pour la mort du gorille.

Bon.

La valeur de la vie humaine contre celle de l’animal.

En situation où il n’existe aucun danger réel, tu ne vas pas cogner chez un gorille pour lui tirer une balle dans la face.

Le contexte. Quand le gorille menace potentiellement un enfant, t’attends pas pour voir ce qui va se passer.

Les groupes de défense des animaux en beau fusil. C’est sûr, à froid, en rétrospective, quand c’est pas ton kid qui se faisait malmener par une bête lourde comme un char, c’est facile de s’indigner.

Le primate est mort. Les gens sont en colère. Pas autant que pour Cecil, on dirait, mais pareil, ça grogne.

Je vois toujours des gens qui meurent aux nouvelles. Ou dans les films ou les séries. Des fois, en mangeant mes céréales. Ça ne me fait plus rien.

Mais la vidéo YouTube de l’idiot qui tabassait le chien de son ex-blonde, Dieu qu’elle est venue me chercher, celle-là. Le chien, pauvre chien.

Nous ? Bof. Dans nos livres d’histoire au secondaire, on parle des morts des grandes guerres en dizaines de millions. On nous apprend que ça a toujours été comme ça. Des chiffres et des zéros alignés longtemps avant le mot « morts ».

Quarante millions de morts ici. Quatre-vingt-cinq millions de morts là. Entre 300 et 700 millions depuis le temps qu’on compte, l’histoire estime. Petite marge d’erreur.

Presque banal. Presque comme si on le méritait. Et mériter son histoire, c’est ne plus mériter son salut.

En anglais, le mot qu’on utilise pour victime de guerre, c’est « casualty ».

« Casual » : décontracté quand on parle de style vestimentaire ; désinvolte ou fortuit pour le reste.

C’est casual, la guerre. C’est ce qu’on fait, les humains, on se tue et c’est normal.

On m’a plus parlé du pauvre gorille que des quatre Guatémaltèques forcés à travailler comme des esclaves dans une ferme de Drummondville.

Je pense qu’on s’auto-hait. On s’auto-déteste et s’auto-admoneste d’être au sommet. On est bien dans notre confort. J’ai le temps de rêver à un monde meilleur. De croire le refaire en signant une pétition entre mon souper et La voix.

On veut sauver tout et tout le monde. Là où c’est plate, c’est que c’est de l’Homme qu’on veut sauver tout le monde.

C’est de nous.

***

Après la guerre de Sécession, on a amendé la Constitution pour permettre aux Noirs d’être égaux aux Blancs. D’avoir les mêmes droits.

Les avocats d’affaires ont sauté sur l’occasion et ont demandé que les corporations aussi, comme les Noirs, puissent bénéficier des mêmes droits qu’une personne physique.

Dans le documentaire The Corporation, Jennifer Abbott et Mark Achbar se sont demandé : « Si la corporation est une personne, quel genre de personne est-elle ? »

Ils établissent donc le profil psychologique de la corporation moyenne. Diagnostic final : les entreprises exhibent les mêmes caractéristiques qu’un dangereux psychopathe.

Un psychopathe indifférent au bien-être des travailleurs, à la santé des humains, aux animaux et à l’environnement.

Tantôt je te parlais de « casualties » pour parler des victimes de la guerre. Il existe aussi des victimes des corporations, on appelle ça des externalités. Des victimes indirectes des activités d’une entreprise.

De la quête pathologique du profit et du pouvoir.

La corporation serait un psychopathe prêt à exploiter n’importe quelle faiblesse humaine pour taxer de ses sous quiconque a un peu de sous. Incluant la culpabilité.

La corporation ne culpabilise pas, elle en est incapable. Nous, l’humain, on voit que ça n’a aucun bon sens. Donc, naturellement, ou plutôt humainement, on culpabilise.

Et quelqu’un capitalise là-dessus, parce qu’il peut. Que ce soit ton souci de l’environnement, des animaux ou des autres comme nous qui ont moins de chance, on a de quoi pour toi.

En 2016, la bonne conscience est un bien de consommation. Pour ça que certaines compagnies ont des offres du genre : « Si t’achètes une paire de souliers, on en donne une à un enfant dans le besoin. »

Ce qu’on lit, la culpabilité dans le tapis, c’est : « Si t’achètes pas de souliers, l’enfant n’en aura pas. »

Il existe une corrélation directe entre les mots « pour les enfants pauvres » et le réflexe physique de sortir ton portefeuille pour le vider aux pieds de quiconque prononce ces quatre mots.

Donc, la compagnie de souliers. Je ne la nommerai pas, mais elle est facile à trouver. Elle nous prend un peu pour des cons. Oui, elle donne des chouclaques pour chaque paire vendue, mais ses chouclaques, elle les fabrique en Chine, en Argentine, en Éthiopie et en Haïti.

En plus, on l’a critiquée pour les nébuleuses mesures qu’elle prétendait prendre pour s’assurer que les gens qui fabriquent ses souliers le fassent dans des conditions humaines.

Redonner au compte-gouttes un millilitre d’eau après avoir drainé l’océan. Indécrottable Tom.

Un microgeste. De la poudre aux yeux, encore.

Personne n’en achèterait, de ces souliers, si, dans le magasin, sur le plancher lustré, à côté des boîtes empilées, t’avais le Chinois courbaturé ou l’Éthiopienne maganée debout, avec au-dessus de sa tête un écriteau honnête qui affiche : « La pile, c’est d’elle. Achète une paire et on lui en donne une. »

Non seulement on n’achèterait pas, mais on s’indignerait pour vrai de vrai. Es-tu cave ? Fais-les faire ici et envoie-lui-en une paire si ton intention est si noble.

Je suis loin d’être noble moi-même, ne nous niaisons pas ; je suis payé bien trop cher pour t’écrire ce texte en direct de chez moi où les plafonds sont hauts comme deux moi.

Je viens de prendre une longue douche nord-américaine, c’est-à-dire une douche où l’on se lave les fesses avec de l’eau potable. Je comprends que la planète entière veuille soit me faire sauter, soit emménager à côté. Chris Rock.

Elle nous pèse lourd, la culpabilité. Et on a trop de moyens, mais peu d’information pour la défaire. Alors on l’anesthésie.

Des volontaires motivés, mais peu informés. Je suis bon, mais con.

Je ne la juge pas, mon amie qui s’est acheté des lunettes parce que le site web fait don d’une monture pour chaque paire de binocles vendue.

À la limite, même l’adolescent écervelé qui se filmait en train de donner deux piasses au quêteux coin du Parc et Laurier, j’essaie de pas le juger. Il veut juste bien faire. Comme nous tous.

Comme ces âmes maladroitement généreuses qui font du tourisme humanitaire dans les orphelinats du tiers-monde. Avec des enfants dépendants affectifs qui souffrent chaque fois qu’ils sont séparés de leurs « nouveaux parents ». Tous les sept jours.

Isabelle Hachey a monté un excellent dossier sur le sujet en janvier. Tu googleras « Isabelle Hachey l’humanitaire imaginaire ».

***

Deux hommes aveugles. Chacun à l’extrémité d’un éléphant. Un tient une défense. L’autre tient la queue. Les deux s’engueulent. Le premier prétend, bien accroché à l’immense défense : « Un éléphant, c’est ça. » L’autre, la queue dans la main, gueule plus fort : « Non, un éléphant, c’est ça. »

Les deux ont raison, mais les deux sont aveugles. Les deux manquent de perspective. De vision, sans vouloir faire de mauvais jeu de mots.

L’éléphant dans la pièce. Un nous dit que c’est de l’altruisme, l’autre nous dit que c’est de la culpabilité.

Les deux manquent de vision.

Je sais que ça se tue pour le coltan en Afrique, mais mon téléphone cellulaire.

Je sais que ça prend 15 000 litres d’eau pour faire un kilo de bœuf. Ce n’est pas une exagération ; ça prend 15 000 litres d’eau pour faire un kilo de bœuf. Mais j’aime le steak.

Je sais qu’on a échappé de quoi dans l’océan. Et je veux donner pour qu’on savonne les canards, mais je veux garder mes deux chars.

J’ai fait bouillir trop d’eau pour le thé. Et je pense que la lumière dans la buanderie est allumée depuis hier.

Et là, je ferme mon ordinateur. Dans 30 secondes, dans mon chez-moi où les plafonds sont hauts comme deux moi, je vais voir ma télé éteinte qui m’a coûté deux fois le salaire annuel d’un Cambodgien qui fabrique des souliers.

Je vais me lever, faire quatre pas sur mon tapis qui m’a coûté deux ans de travail pour un Éthiopien. Et je vais aller fermer les yeux sur mon matelas qui m’a coûté deux fois le salaire annuel d’un Rwandais.

Je vais me fermer les yeux et rêver un monde meilleur.

Avec mon oreiller en mousse mémoire.

Avec mon écran sur Netflix qui va m’accompagner jusqu’au sommeil.

Avec un faux sentiment du devoir accompli.

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