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Publié le 3 Mar, 2016 dans Livre

Desmond Morris – Le zoo humain : comment maintenir [ou détruire] la créativité

(Source : NewsOfTomorrow)

desmond-morris-le-zoo-humain« Si nous sommes condamnés à une existence sociale complexe, comme cela semble être le cas, la solution alors est de s’assurer que c’est nous qui profitons d’elle plutôt que de la laisser, elle, se servir de nous. Si nous devons être forcés de pratiquer la course aux stimuli, alors l’important est de choisir la meilleure méthode d’approche. Comme je l’ai déjà indiqué, la meilleure façon de s’y prendre est de donner la priorité au principe inventif, explorateur, […] délibérément en adaptant notre esprit inventif aux grands courants de notre existence supertribale.

Pourquoi les membre de notre supertribu ne choisissent pas plus fréquemment la solution inventive ? Avec l’énorme potentiel explorateur de son cerveau qui n’est pas utilisé et avec l’expérience qu’il a des jeux inventifs de son enfance, il devrait théoriquement préférer cette solution à toutes les autres. Dans n’importe quelle cité supertribale prospère, tous les citoyens devraient être des « inventeurs » en puissance. Pourquoi alors si peu d’entre eux s’adonnent-ils à l’activité créatrice, alors que les autres se contentent de savourer leurs inventions en seconde main, en les regardant à la télévision, ou bien se contentent de pratiquer des jeux simples et des sports dont les possibilités d’invention sont strictement limitées. Ils semblent tous posséder les qualités nécessaires pour devenir des adultes enfants. La supertribu, comme un parent gigantesque, les protège et les soigne, alors comment se fait-il qu’ils n’acquièrent pas une curiosité enfantine plus vive et plus étendue ?

Une partie de la réponse, c’est que les enfants sont subordonnés aux adultes. Inévitablement, les animaux dominants s’efforcent de contrôler le comportement de leurs subordonnés. Malgré toute l’affection que les adultes peuvent porter à leurs enfants, ils ne peuvent s’empêcher de le voir comme une menace grandissante à leur domination. Ils savent que, quand viendra la vieillesse, ils devront leur céder la place, mais ils font tout leur possible pour reculer cette fatale échéance. Il y a donc une forte tendance à réprimer l’esprit inventif chez des membres de la communauté plus jeunes. On peut toujours apprécier leur « œil neuf » et leur esprit créateur, mais la lutte n’en est pas moins âpre. Lorsque la nouvelle génération a atteint le point où ses membres pourraient être des adultes-enfants, follement inventifs, ils sont déjà accablés sous le poids d’un lourd conformisme. Luttant contre lui de toutes leur force, ils se trouvent à leur tour confronté avec la menace d’une autre génération plus jeune qui surgit sur leurs talons et le processus de répression se répète. Seuls ces rares individus qui connaissent une enfance insolite à ce point de vue parviendront à atteindre à l’âge adulte un niveau de grande créativité. Jusqu’à quel point cette enfance doit-elle être insolite ? Elle doit ou bien se passer dans des conditions de répression telles que l’enfant qui grandit se révolte violemment contre les traditions de ses aînés (nombre de nos plus grands talents créateurs ont été de prétendus délinquant juvéniles) ou bien dans une atmosphère de non-répression telle que la lourde main du conformisme effleure à peine leur épaule. Si un enfant est sévèrement puni pour son esprit inventif (qui, après tout, est par essence profondément rebelle), il peut passer le reste de sa vie d’adulte à rattraper le temps perdu. Si l’on récompense somptueusement un enfant pour son esprit inventif, alors il peut ne jamais le perdre, quelles que soient les pressions qu’il aura à supporter par la suite. Les uns comme les autres peuvent avoir une grande influence sur la société adulte, mais les seconds souffriront probablement moins de limitations oppressives dans leurs actes créateurs.

La grande majorité des enfants, bien sûr, voient leur esprit inventif récompensé ou puni suivant un dosage plus équilibré et émergeront dans la vie d’adulte avec une personnalité tout à la fois modérément créatrice et modérément conformiste. Il deviendront des adultes-adultes. Ils auront tendance à lire les journaux plutôt qu’à être à l’origine des nouvelles qu’on y imprime. Leur attitude envers les adultes-enfants sera ambivalente : d’un côté il les applaudiront de fournir ces nouveautés si nécessaires, mais d’autre part ils les envieront. Le talent créateur se trouvera donc alternativement loué et condamné par la société de façon déconcertante et l’adulte enfant ne saura jamais s’il est vraiment accepté par le reste de la communauté.

L’éducation moderne a produit de grands efforts pour encourager l’esprit inventif, mais elle a encore bien du chemin à faire avant de pouvoir se débarrasser complètement de son instinct à réprimer la créativité. Il est inévitable que de vieux universitaires considèrent comme une menace de jeunes et brillants étudiants, et il faut au professeur une grande maîtrise de soi pour surmonter cette réaction. Le système et conçu pour rendre cette réaction facile à obtenir, mais elle ne l’est pas pour leur nature de mâles dominateurs. Dans ces circonstances il est remarquable qu’ils parviennent à se contrôler aussi bien qu’ils le font. Il existe ici une différence entre le niveau de l’école et le niveau de l’université. Dans la plupart des écoles la domination du maître sur ses élèves s’exprime de façon forte et directe, aussi bien sur le plan social qu’intellectuel. Il utilise son expérience plus grande pour mater leur esprit inventif plus grand. Son cerveau est probablement devenu plus rigide que le leur, mais il masque cette faiblesse en dispensant en grande quantité les « faits bruts ». Il n’y a pas de discussion, seulement instruction. (La situation s’améliore et il y a évidemment des exceptions, mais c’est encore la règle générale).

Au niveau de l’université, le tableau change. Il y a beaucoup plus de faits à dispenser, mais ils ne sont pas tout à fait aussi « bruts ». On s’attend maintenant que l’étudiant les mette en question et les évalue et en fin de compte qu’il invente de nouvelles idées. Mais à ces deux stades, à l’école et à l’université, il se passe autre chose sous la surface, quelque chose qui n’a que très peu à voir avec l’encouragement de l’expansion intellectuelle, mais beaucoup à voir avec l’endoctrinement de l’identité supertribale. Pour comprendre cela il nous faut considérer ce qui s’est passé dans les sociétés tribales plus simples.

Dans de nombreuses cultures, au moment de la puberté, on a soumis les enfants à des cérémonies d’initiation impressionnantes. On les sépare de leurs parents et on les met en groupes. On les contraint alors à subir de sévères épreuves, allant souvent jusqu’à la torture ou la mutilation. On pratique des opérations sur leurs organes génitaux, on les fouette ou on les fait piquer par des fourmis. On leur enseigne en même temps les secret de la tribu. Une fois les rites terminés, ils sont acceptés comme membres adultes de la société.

Avant de voir quel rapport cette éducation présente avec les rites de l’éducation moderne, il est important de se demander quelle valeur ont ces activités en apparence dommageables. Tout d’abord elles isolent de ses parents l’enfant presque adolescent. Jusque-là il pouvait toujours courir chercher réconfort auprès d’eux quand il souffrait. Maintenant, pour la première fois, l’enfant doit subir la douleur et la peur dans une situation où il ne peut appeler ses parents à l’aide. (Les cérémonies d’initiation sont généralement réglées dans le plus grand secret par les anciens de la tribu, et les autres membres n’y assistent pas.) Cela aide à briser le sentiment de dépendance que l’enfant éprouve envers les parents et à transférer son allégeance du foyer familial à la communauté tribale dans son ensemble. Le fait qu’on lui permette en même temps de connaître le secrets des adultes de la tribu renforce le processus en donnant une base à sa nouvelle identité tribale. Ensuite, la violence de l’expérience affective accompagnant cet enseignement contribue à graver dans son cerveau les détails des leçons tribales. Tout comme nous ne parvenons pas à oublier les détails d’une expérience traumatisante comme un accident de voiture, de même l’initié tribal se souviendra jusqu’au jour de sa mort des secret qu’on lui a confiés dans ces circonstances terrifiantes. L’initiation est, dans une certaine mesure, l’équivalent d’un enseignement traumatique. Enfin elle explique avec une parfait netteté au subadulte que, bien qu’il rejoigne maintenant les rangs de ses aînés, il n’en demeure pas moins un subordonné. Il gardera un souvenir vivace du pouvoir intense qu’ils ont exercé sur lui.

Les écoles et les universités modernes ne font peut-être pas piquer leurs étudiants par des fourmis mais, à bien des égards, le système d’éducation actuel présente de frappante similarités avec les cérémonies d’initiation tribales primitives. Tout d’abord, on sépare les enfant de leur parents pour les mettre entre les mains des anciens de la supertribu — les universitaires — qui leur enseignent les « secrets » de la supertribu. Dans bien des cultures, on leur fait encore porter un uniforme pour les mettre à part et renforcer leur nouvelle allégeance. On peut aussi les encourager à pratiquer certains rites, tels que chanter à la chorale de l’école ou du collège. Les sévères épreuves de la cérémonie d’initiation tribale ne laissent plus de traces physiques. (La mode des balafres que s’infligeaient en duel les étudiants allemands n’a jamais vraiment pris.) Mais des épreuves physiques d’un grande moins cruel ont persisté presque partout jusqu’à une époque très récente, en tout cas au niveau de l’école, sous la forme de corrections administrées à coups de canne sur les fesses. Comme les mutilations génitales des cérémonies tribales, cette forme de punition a toujours eu des relents sexuels et ne saurait être dissociée du phénomène du sexe de statut.

En l’absence d’une forme plus violente d’épreuves imposées par les maîtres, les élèves plus âgés assument souvent le rôle « d’anciens de la tribu » et infligent eux-mêmes des brimades aux « nouveaux ». Ces brimades varient suivant les endroit. […] Il reste toujours [pour les rites officieux d’initiation] l’alternative de l’épreuve mentale. Presque tout au long du système d’éducation moderne on retrouve une forme frappante et impressionnante de la cérémonie d’initiation supertribale qui porte le nom révélateur « d’examen ». Ceux-ci sont menés dans la lourde atmosphère du haut rituel, les élèves étant coupés de toute assistance extérieure. Tout comme dans le rituel tribal, nul ne peut les aider. Ils doivent souffrir tout seuls. A tous les autres moment de leur existence ils peuvent utiliser des ouvrages de références, ou discuter sur des points difficiles quand ils appliquent leur intelligence à un problème, mais non pas durant le rite privé des examens redoutés.

L’épreuve est encore rendue plus pénible par la fixation d’une stricte limite dans le temps et par l’accumulation de tous les différents examens dans la brève période de quelques jours ou de quelques semaines. L’effet général de ces mesures est de provoquer une véritable torture mentale, rappelant une fois de plus l’atmosphère des cérémonies d’initiation plus primitives des tribus d’autrefois.

Une fois les examens finaux terminés, au niveau de l’université, les étudiants qui ont « passé l’épreuve » deviennent qualifiés comme membres spéciaux de la section adulte de la supertribu. Ils endossent des robes d’apparat compliquées et participent à un autre rituel appelé la cérémonie de remise des diplômes, en présence des anciens de l’université revêtus de leurs robes les plus impressionnantes et les plus spectaculaires.

La phase d’étudiant à l’université dure généralement trois ans, ce qui est bien long pour une cérémonie d’initiation. Pour certains, c’est trop long. L’isolement loin de l’assistance des parents et de l’environnement social réconfortant du foyer, joint aux exigences menaçantes de l’examen qui approche, se révèle souvent trop rude pour le jeune initié. Dans les universités britanniques environ 20% des étudiants ont besoin d’assistance psychiatrique à un moment quelconque de leurs trois années d’étude. Pour certains, la situation devient intolérable et les suicides sont d’une fréquence insolite, le taux à l’université étant de trois à six fois plus élevé que la moyenne nationale pour le même groupe d’âges. Dans les universités d’Oxford et de Cambridge le taux de suicides est de sept à dix fois plus élevé.

De toute évidence les épreuves éducatives que je viens de décrire n’ont que peu de rapport avec l’idée d’encourager et de prolonger l’esprit ludique, inventif et créateur de l’enfance. Comme les cérémonies d’initiation tribales primitives, elles concernent plutôt l’idée d’inculquer une identité supertribale. Comme telles, elles jouent un rôle de cohésion important, mai le développement de l’intellect créatif est une tout autre question.

Une des excuses avancées pour défendre les épreuves rituelles de l’éducation moderne, c’est qu’elles fournissent la seule façon de s’assurer que les étudiants absorberont l’énorme quantité de faits actuellement disponibles. Il est vrai qu’il faut aujourd’hui des connaissances détaillées et des talents de spécialiste avant même qu’un adulte puise commencer à faire montre, avec confiance, d’esprit inventif. Et puis les cérémonies d’examen empêchent la tricherie. En outre, on pourrait prétendre que les étudiants doivent être délibérément soumis à des tensions pour éprouver leur énergie. Les problèmes de la vie adulte provoquent également des tensions, et si un étudiant craque sous la pression des épreuves éducatives, alors c’est probablement qu’il n’était pas équipé pour soutenir les pressions de la vie postéducative. Ce sont là des arguments plausibles et pourtant on sent que des possibilités créatrices sont broyées sous la lourde botte des rituels de l’éducation. […] Les individus dominants encouragent de petites inventions sous la forme de variations nouvelles sur de vieux thèmes, mais résistent aux grandes inventions qui conduisent à des thèmes absolument neufs.

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Source : Le zoo humain, p.264 sqq – 1969

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