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Publié le 13 Fév, 2012 dans Science de l'Esprit

L’Inconscient Adaptatif

(Source : SOTT)

Tiré du livre Strangers to Ourselves: Discovering the Adaptive Unconscious, de Timothy D. Wilson. – Traduction SOTT

 

 

PREFACE

Il peut sembler que la connaissance de soi soit un sujet central en psychologie. D’une certaine façon elle l’est ; depuis Freud, les psychologues ont été fascinés par l’étendue avec laquelle les gens se connaissent eux-mêmes, les limites de cette connaissance et les conséquences d’une méconnaissance de soi. Étonnamment, cependant, la connaissance de soi n’est pas un sujet traditionnel dans l’enseignement de la psychologie. Il y a peu de cours universitaires sur la connaissance de soi et peu de livres sont dédiés au sujet, si l’on exclut les livres de développement personnel et ceux qui ont un point de vue psychanalytique.

Je pense que cela va bientôt changer. Ces dernières années, il y a eu une explosion de recherches scientifiques sur la connaissance de soi qui dépeignent un portrait différent de celui présenté par Freud et ses partisans. Les gens possèdent un inconscient adaptatif puissant et sophistiqué qui est crucial pour survivre dans le monde. Cependant, parce que cet inconscient agit si efficacement de façon invisible et est en majeure partie inaccessible, il y a un prix à payer pour la connaissance de soi. Il y a une grande partie de nous-mêmes que nous ne pouvons connaître directement même avec l’introspection la plus poussée. Comment alors pouvons nous découvrir nos traits, objectifs et sentiments non-conscients ? Est-ce toujours notre avantage de le faire ? Dans quelle mesure les chercheurs universitaires redécouvrent Freud et la psychanalyse ? Comment la connaissance de soi peut-elle être étudiée scientifiquement de toute façon ? Ce sont les questions que j’aborde dans les pages suivantes. Les réponses sont souvent surprenantes et ont des implications pratiques directes pour la vie quotidienne. […]

Chapitre 1 : Le Génie de Freud, la Myopie de Freud

Respect envers soi-même, connaissance de soi, maîtrise de soi. Ces trois-là seuls mènent la vie vers un pouvoir souverain. – Alfred Lord Tennyson, « Oenone » (1833)

Qu’y a-t-il de plus important que les affaires de cœur ? Ou de plus difficile à déchiffrer ? Certaines personnes sont bénies de savoir exactement ce que leur cœur désire mais sont maudites de ne pas savoir comment l’atteindre. Comme le roi Lear, certains s’empêtrent dans une série d’actions précisément opposées à celles qui satisferaient leur cœur et leur esprit. A cause de leur propre fierté, entêtement ou manque de connaissance de soi, leurs buts restent inaboutis.

Mais au moins, de telles personnes savent ce qu’elles veulent, que ce soit l’attachement de leur fille, l’étreinte d’un amant ou la tranquillité de l’esprit. Ne pas savoir ce que son cœur désire est un destin plus funeste. Considérez Marcel, dans A la Recherche du Temps perdu de Proust, qui est convaincu de ne plus aimer Albertine et qui rumine, complote et magouille des moyens de la quitter jusqu’à ce que sa gouvernante accoure avec la nouvelle qu’Albertine l’a quitté. A l’instant où il entend ces mots, Marcel réalise à quel point il aime encore Albertine : « Ces mots : « Mademoiselle Albertine est partie ! » venaient de produire dans mon cœur une souffrance telle que je ne pourrais pas y résister plus longtemps. Ainsi ce que j’avais cru n’être rien pour moi, c’était tout simplement toute ma vie. Comme on s’ignore ! »

L’ignorance de Marcel quant à ses propres sentiments est loin d’être rare. Considérez Susan, une amie à moi qui avait autrefois une relation avec un homme nommé Stephen. Stephen était un type très agréable, gentil, attentionné et fiable et clairement amoureux de Susan. Ils étaient tous les deux travailleurs sociaux et partageaient de nombreux intérêts. Ils sont sortis ensemble pendant plus d’un an et leur relation semblait devenir plutôt sérieuse sauf qu’il y avait un problème – il était évident pour tous les amis de Susan qu’elle n’aimait pas Stephen. Elle pensait qu’elle l’aimait mais de ce qu’on pouvait en voir, Susan s’était convaincue elle-même qu’elle ressentait quelque chose qu’elle n’éprouvait pas. Stephen était un bon ami, oui, mais était-ce quelqu’un qu’elle aimait profondément et avec qui elle voulait passer le reste de sa vie ? Certainement pas. Finalement Susan a réalisé qu’elle s’était trompée et a mis fin à leur relation.

Peut-être que Marcel et Susan sont des exceptions, des gens qui sont particulièrement aveugles envers leur propre cœur et esprit. Pourtant je suspecte que la plupart d’entre nous pouvons penser à des moments où nous étions dans un état semblable de confusion, comme Elizabeth dans Orgueil et Préjugés qui trouvait que ses sentiments envers M. Darcy « ne pouvaient pas être exactement définis » :

Elle le respectait, elle l’estimait et était reconnaissante envers lui, elle s’intéressait réellement à son bien-être ; et elle voulait seulement savoir à quel point elle souhaitait que ce bien-être dépende d’elle-même et dans quelle mesure ce serait pour leur bonheur à tous les deux qu’elle emploie le pouvoir, que son soi imaginaire lui disait qu’elle possédait encore, de le pousser à renouveler sa cour.

Imaginez que dans de tels moments de confusion nous puissions nous brancher sur une machine appelée Détecteur de Soi Intérieur. Après avoir posé les électrodes sur nos tempes et réglé les cadrans, nous pourrions poser des questions comme : « Qu’est-ce que je ressens vraiment pour Stephen (ou M. Darcy) ? » Après quelques vrombissements et cliquetis, la machine afficherait la réponse sur un petit écran (une version technologiquement plus avancée peut-être de la Boule Magique que les enfants utilisent lors des soirées pyjamas pour prédire l’avenir).

Pour voir comment les gens utiliseraient un Détecteur de Soi Intérieur, j’ai demandé aux étudiants d’un de mes séminaires de lister les questions qu’ils poseraient. Comme Elizabeth dans Orgueil et Préjugés, certains des étudiants voulaient savoir ce qu’ils ressentaient vraiment pour quelqu’un. Une personne, par exemple, a indiqué que sa première question serait « qu’est-ce que je ressens vraiment pour ces quelques personnes dans ma vie ? » Comme ce serait bien d’avoir une machine qui nous apporte les réponses à ce genre de questions !

Les étudiants avaient aussi des questions sur la nature de leur propre personnalité, y compris leurs traits de caractère et capacités (par ex. « quel est mon principal objectif/motivation dans la vie ? » « Pourquoi suis-je socialement inepte dans certaines situations ? » « Pourquoi est-ce que je manque parfois de motivation pour faire mes devoirs ? »).

Certaines de ces questions, telles que celles sur la performance universitaire ou la carrière, sont indubitablement spécifiques aux incertitudes des jeunes adultes. Cependant, même les adultes expérimentés peuvent avoir des interrogations sur leur personnalité et capacités.L’aveuglement envers son propre caractère peut amener une personne à faire de mauvais choix, comme l’homme qui suppose qu’il a ce qu’il faut pour mener une vie épanouissante en tant qu’avocat alors qu’il serait plus fait pour être enseignant ou la femme qui rejette l’offre de faire un discours important à cause de sa croyance erronée dans le fait qu’elle n’y arrivera jamais.

Les étudiants voulaient aussi savoir pourquoi ils ressentaient ou agissaient de la façon dont ils le faisaient, comme qu’est-ce qui les rendait heureux. Comprendre les causes de nos réactions est crucial pour éviter les influences indésirables sur nos sentiments et notre comportement. Considérez une avocate qui a un entretien avec un candidat afro-américain pour un poste d’associé dans son cabinet. Elle le trouve froid, antipathique et un peu agressif et donc recommande qu’il ne soit pas embauché. C’est une personne juste qui croit que sa mauvaise impression n’a rien à voir avec la race du candidat.

Mais si elle a tort et que la race a influencé son impression sans qu’elle le sache ? Elle ne peut pas affronter son racisme et essayer d’y remédier si elle ne sait pas qu’il existe et influence son jugement.

Ce livre se préoccupe de deux questions principales : Pourquoi les gens ne se connaissent souvent pas très bien eux-mêmes (par ex. leur propre caractère, la façon dont ils éprouvent des sentiments ou même ces sentiments eux-mêmes) ? Et comment peuvent-ils améliorer leur connaissance de soi ? Il y a indubitablement de nombreuses raisons au manque de connaissance de soi ; les gens peuvent être aveuglés par leur orgueil démesuré (un thème grec et shakespearien favori), confus ou simplement ne jamais prendre le temps d’examiner très soigneusement leur propre vie ou psyché. La raison que j’aborderai – peut-être la plus commune de toutes – est que beaucoup de ce que nous voulons savoir sur nous-mêmes se trouve en dehors de notre vigilance consciente.

L’idée qu’une grande partie de l’esprit humain est inconsciente n’est pas nouvelle et était la plus grande intuition de Freud. La psychologie moderne a une grande dette envers Freud et sa volonté de regarder au-delà du couloir étroit de la conscience. Cependant, une révolution s’est produite en psychologie empirique concernant la nature de l’inconscient qui a révélé les limites de la conception freudienne.

Au début, les chercheurs psychologues étaient nerveux rien qu’à l’idée de simplement mentionner les processus mentaux non-conscients. Dans la première moitié du vingtième siècle, l’offensive béhavioriste sur la psychologie était nourrie par un rejet du mentalisme ; les béhavioristes soutenaient qu’il n’y avait pas besoin de prendre en compte ce qui se passe dans la tête des gens, consciemment ou inconsciemment.

A la fin des années 1950, la psychologie traditionnelle a fait le pas de géant de rejeter le béhaviorisme et d’initier l’étude systématique de l’esprit. Mais les premiers psychologues expérimentaux à sauter du train du béhaviorisme en disaient très peu sur ces aspects de l’esprit qu’ils étudiaient, s’ils étaient conscients ou inconscients. C’était une question tabou ; peu de psychologues voulaient compromettre la toute nouvelle respectabilité de l’esprit en tant que sujet d’étude scientifique en disant : « Hé, non seulement nous pouvons étudier ce que les gens pensent mais nous pouvons aussi étudier ce qui se passe dans leur tête et qu’ils ne peuvent même pas voir ! » Dans les laboratoires de psychologie universitaires, peu de psychologues qui se respectent voulaient prendre le risque d’être accusés d’être, Dieu les en préserve, freudiens.

Mais alors que la psychologie sociale et cognitive se développait, une chose amusante s’est produite. Il est devenu clair que les gens ne pouvaient pas verbaliser nombre de processus cognitifs dont les psychologues présumaient qu’ils se produisaient dans leur tête.Les psychologues sociaux, par exemple, développaient des modèles sur la façon dont les gens traitent les informations du monde social, y compris comment ils formulent et maintiennent des stéréotypes sur d’autres groupes, jugent la personnalité d’autres personnes et à quelles causes ils attribuent leur propres actions et celles d’autrui. Plus les chercheurs étudiaient ces processus mentaux, plus il devenait clair que les gens n’étaient pas conscients de leur survenue. Quand les chercheurs interrogeaient les participants sur ce qu’ils avaient dû penser lors de leurs expériences, ils étaient déconcertés de découvrir que les participants secouaient souvent la tête et disaient « C’est une théorie très intéressante Professeur, mais je crains ne pas me souvenir d’avoir eu de quelconques pensées vaguement comme cela. » La plupart des processus mentaux étudiés par les psychologues sociaux et cognitifs se sont avérés se produire de façon invisible pour les gens qui les avaient. Ce fait est devenu impossible à ignorer et des théories de traitement non-conscient ont commencé à s’immiscer en psychologie expérimentale.

Pourtant, de nombreux psychologues étaient réticents à utiliser le mot « inconscient », de peur que leurs collègues pensent qu’ils avaient perdu la boule. Plusieurs autres termes ont été inventés pour décrire les processus mentaux qui se produisent en dehors de la vigilance consciente, comme « automatique », « implicite », « pré-attentif » et « procédural ». Parfois ces termes décrivent mieux un type spécifique de processus mental que le terme général « non-conscient ». L’étude du traitement automatique s’est développée, par exemple, et le manque de prise de conscience de ces processus n’est que celui des caractéristiques qui les définissent.

Mais les termes « inconscient » ou « non-conscient » apparaissent maintenant de plus en plus fréquemment dans les grands journaux. Une image a émergé d’un ensemble de processus mentaux omniprésents, adaptatifs et sophistiqués qui se produisent en grande partie de manière invisible. En effet, certains chercheurs ont été jusqu’à suggérer que l’esprit inconscient accomplit pratiquement tout le travail et que le conscient pourrait être une illusion. Bien que tout le monde ne soit pas prêt à reléguer la pensée conscience au rebut épiphénoménal, on s’accorde davantage que jamais auparavant sur l’importance des pensées, sentiments et motivations non-conscients.

Le gouffre entre psychologues chercheurs et psychanalystes s’est donc resserré considérablement à mesure que la psychologie scientifique a porté son attention sur l’étude de l’inconscient. Ce fossé n’a pas été complètement comblé, cependant, et il est clair que l’inconscient moderne adaptatif n’est pas le même que celui de la psychanalyse.

L’inconscient adaptatif versus l’inconscient freudien

Freud a souvent changé d’avis, plus particulièrement depuis son modèle topologique de l’esprit pour une théorie structurale avec la publication de Le Moi et le Ça en 1923. Il y aussi plusieurs écoles de pensée psychanalytique moderne avec des accents variés sur les pulsions inconscientes, les relations d’objet et la fonction du moi. Comparer la vision moderne de l’inconscient adaptatif avec l’inconscient freudien c’est comme essayer de tirer sur des cibles mouvantes. Néanmoins, il y a de nettes différences entre ces deux vues.

QUELLE EST LA NATURE DE L’INCONSCIENT ?

Le modèle topographique de l’esprit de Freud distinguait deux types de processus inconscients. D’abord, les gens ont une multitude de pensées qui ne sont simplement pas au centre de leur attention du moment, comme le nom de leur prof de math de cinquième. Ce type d’information est dans le préconscient, disait Freud, et pourrait facilement être rendu conscient en dirigeant son attention dessus. Ce qui est plus important, notait Freud, c’est qu’il existe un vaste réservoir de pensées primitives, infantiles qui sont conservées hors de la conscience car cela représente une source de souffrance psychique. Ces types de pensées sont refoulés à dessein, pas simplement parce que notre attention se porte ailleurs. Le modèle structural de l’esprit suivant de Freud était plus complexe en ce qu’il attribuait des processus inconscients au Moi et au Surmoi ainsi qu’au Ça, mais il continuait à se focaliser sur la pensée inconsciente qui était primitive et animale et définissait la pensée consciente comme plus rationnelle et sophistiquée.

Selon la perspective moderne, la vision de Freud de l’inconscient était de loin trop limitée. Quand il disait (à la suite de Gustav Fechner, un des premiers psychologues expérimentaux) que la conscience est le sommet de l’iceberg mental, il était un peu loin du compte – elle serait plus de la taille d’une boule de neige au sommet de cet iceberg. L’esprit opère plus efficacement en reléguant une grosse part de pensées de haut niveau, sophistiquées dans l’inconscient, exactement comme un gros-porteur est capable de voler en pilotage automatique avec peu ou aucune action humaine, le pilote « conscient ». L’inconscient adaptatif accomplit un excellent travail quand il s’agit de jauger le monde, avertir les gens d’un danger, fixer des objectifs et initier une action d’une manière sophistiquée et efficace. C’est une partie nécessaire et importante d’un esprit hautement efficace et pas seulement l’enfant exigeant de la famille mentale et les défenses qui se sont développées pour garder cet enfant sous contrôle.

L’inconscient n’est pas non plus une entité singulière avec un esprit et une volonté propres. Plus précisément, les humains possèdent une collection de modules qui ont évolué au cours du temps et opèrent en dehors de la conscience. Bien que je ferai souvent référence à l’inconscient adaptatif en tant que raccourci pratique, cela ne signifie pas que je le caractérise comme une entité singulière, comme l’inconscient freudien l’est typiquement. Par exemple, nous avons un processeur linguistique qui nous permet d’apprendre et d’utiliser le langage facilement mais ce module mental est relativement indépendant de notre capacité à reconnaître des visages rapidement et efficacement et de notre capacité à évaluer rapidement si les événements dans notre environnement sont bons ou mauvais. Il vaut donc mieux penser à l’inconscient adaptatif comme à un regroupement de villes-états de l’esprit humain et pas comme à un seul homuncule tel le Magicien d’Oz qui tire les ficelles derrière le rideau de la vigilance consciente.

POURQUOI L’INCONSCIENT EXISTE ?

Freud soutenait que nos désirs primitifs atteignent rarement la conscience car ils sont inacceptables pour nos sois conscients plus rationnels et la société en général ; « ils sont comme les Titans de la légende, écrasés depuis l’origine des temps sous de lourdes montagnes que les dieux roulèrent sur eux ». Les gens ont développé des myriades de défenses pour éviter de connaître leurs motivations et sentiments inconscients, dont certaines (la sublimation) sont plus saines que d’autres (le refoulement, la formation réactionnelle, etc.). Le processus thérapeutique implique l’élucidation et le contournement des défenses malsaines, ce qui est précisément difficile car les gens sont motivés à ce que leurs motivations et sentiments inconscients demeurent cachés.

Selon la vision moderne, il y a une raison plus simple à l’existence de processus mentaux inconscients. Les gens ne peuvent pas examiner directement combien de parties de leur esprit sont à l’œuvre, tels que les processus basiques de perception, mémoire, et compréhension du langage, non parce que cela provoquerait de l’anxiété de le faire mais parce que ces parties de l’esprit sont inaccessibles à la conscience vigilante – très probablement car elles ont évolué avant que la conscience ne le fasse. Si nous devions demander aux gens de nous dire précisément comment ils perçoivent le monde en trois dimensions, par exemple, ou comment leur esprit est capable de décomposer un flot continu de sons émis par une autre personne en un discours compréhensible, ils resteraient probablement muets. La conscience est un système à capacité limitée, et pour survivre dans le monde, les gens doivent être capables de traiter une grande quantité d’informations en dehors de la vigilance. Carl Jung reconnaissait ce point dans les années 1920 :

« L’inconscient a aussi d’autres aspects, d’autres dimensions, d’autres modes d’existence ; dans sa sphère, s’inscrivent non seulement les contenus refoulés, mais aussi tous les matériaux psychiques qui n’ont pas atteint, quoique existants, la valeur, l’intensité qui leur permettraient de franchir le seuil du conscient. Or, il est impossible d’expliquer, par le seul mécanisme du refoulement, pourquoi tous ces éléments restent au-dessous du seuil du conscient. Si le refoulement était le seul mode d’action, la suppression des refoulements devrait conférer à l’homme une mémoire phénoménale, à l’abri de l’oubli. »

Freud aurait indubitablement été d’accord et aurait dit quelque chose comme « Oui, oui mais ce type de pensée inconsciente c’est le petit truc ; les rouages, le niveau inférieur de pensée qui est beaucoup moins intéressant que les affaires du cœur ou de l’esprit, comme l’amour, le travail, le jeu. Bien sûr que nous n’avons pas d’accès conscient à des choses comme la façon dont nous percevons la profondeur, tout comme nous n’avons pas d’accès conscient à la façon dont notre tube digestif fonctionne. Le fait reste que le refoulement est la raison pour laquelle le traitement mental d’ordre supérieur, plus important, est inconscient. Les gens pourraient accéder directement à leurs pulsions et désirs primitifs si le refoulement et la résistance étaient contournés mais généralement, nous faisons de notre mieux pour garder de telles pensées et sentiments en dehors de la prise de conscience. »

Au contraire, la vision moderne de l’inconscient adaptatif est qu’un tas de choses intéressantes sur l’esprit humain – les jugements, les sentiments, les motivations – se produisent en dehors de notre vigilance pour des raisons d’efficacité et pas à cause du refoulement.Tout comme l’architecture empêche des traitements de niveau inférieur (par ex. les processus perceptifs) d’atteindre la conscience, de nombreux processus psychologiques et états de niveau plus élevé sont inaccessibles. L’esprit est un système bien conçu capable d’accomplir un tas de choses en parallèle, en analysant et pensant au monde extérieur à la vigilance tout en pensant consciemment à quelque chose d’autre.

Cela ne dénie pas le fait que certaines pensées sont plutôt menaçantes et que les gens sont parfois motivés d’éviter de les connaître. Le refoulement pourrait, cependant, ne pas être la principale raison qui explique pourquoi les gens n’ont pas un accès conscient aux pensées, sentiments ou motivations. Les implications de ce fait quant à la façon d’accéder à l’inconscient ne peuvent pas être sous-estimées et sont le principal sujet de ce livre.

L’inconscient non freudien

Pour illustrer plus avant comment l’inconscient adaptatif diffère de la version freudienne, engageons nous dans un peu d’histoire anti-factuelle dans laquelle nous imaginerons comment les idées sur l’inconscient se seraient développées si Freud n’avait jamais proposé sa théorie de la psychanalyse. Pour ce faire, il est nécessaire de considérer brièvement le statut de la pensée pré-freudienne sur les processus inconscients.

Au 19ème siècle, l’ombre de Descartes a influencé la pensée sur la nature de l’inconscient. Descartes est le mieux connu pour sa nette division entre le corps et l’esprit. Le dualisme cartésien ainsi nommé, ou le dilemme « corps-esprit » a occupé les philosophes et les psychologues depuis lors. Beaucoup se sont opposés, avec justesse, à l’idée que le corps et l’esprit soient des entités séparées qui obéissent à des lois différentes, et peu de philosophes ou de psychologues aujourd’hui se qualifieraient de dualistes ; en fait, Antonio Damasio a surnommé la « séparation catégorique entre le corps et l’esprit », « erreur de Descartes ».

Descartes a fait une erreur corrélée qui est moins bien connue mais pas moins flagrante. Non seulement dotait-il l’esprit d’un statut spécial qui n’était pas lié aux lois physiques mais il limitait aussi l’esprit à la conscience. L’esprit consiste en tout ce que les gens pensent consciemment, soutenait-il, et rien d’autre. Cette assimilation de la pensée à la conscience élimine d’un seul coup toute possibilité de pensée inconsciente – un mouvement qui fut appelé « catastrophe cartésienne » par Arthur Koestler et « une des bévues fondamentales faites par l’esprit humain » par Lancelot Whyte. Koestler remarque justement que cette idée a mené à un appauvrissement de la psychologie qui a nécessité trois siècles pour y remédier.

Malgré la bévue de Descartes, de nombreux théoriciens européens du 19ème siècle, comme Pascal, Leibniz, Schelling, et Herbart, ont commencé à postuler la présence de perceptions et pensées non-conscientes. Il convient de noter en particulier un groupe de médecins et philosophes britanniques qui ont développé des idées sur le traitement non-conscient qui étaient ouvertement anti-cartésiennes et remarquablement similaires à la pensée actuelle sur l’inconscient adaptatif. Ces théoriciens prescients, surtout William Hamilton, Thomas Laycock et William Carpenter peuvent à juste titre être appelés les parents de la théorie moderne de l’inconscient adaptatif. Ils ont observé qu’une grande partie des perceptions, de la mémoire et des actions humaines se produisent sans délibération consciente ou volonté et ont conclu qu’il doit y avoir une « latence mentale » (terme d’Hamilton, inspiré de Leibniz), une « cérébration inconsciente » (terme de Carpenter) ou une « action réflexe cérébrale » (terme de Laycock). Leurs descriptions des processus non-conscients sont remarquablement similaires aux vues modernes ; en effet, des citations de certains de leurs écrits pourraient aisément être confondues avec des index de journaux psychologiques modernes :

Des processus mentaux d’ordre inférieur se produisent en dehors de la vigilance. Hamilton, Carpenter, et Laycock ont observé que le système perceptuel humain opère largement en dehors de la vigilance consciente, une observation également faite par Hermann Helmholtz. Bien que cette idée semble évidente de nos jours, elle n’était pas largement acceptée à l’époque, en grande partie à cause de l’héritage du dualisme cartésien. Elle ne fut pas communément accepté par les psychologues modernes jusqu’à la révolution cognitive des années 1950.

L’attention partagée. William Hamilton a observé que les gens pouvaient consciemment s’occuper d’une chose tout en en traitant une autre non-consciemment. Il citait l’exemple d’une personne qui lit à haute voix et découvre que ses pensées se sont aventurées ailleurs en même temps : « Si le sujet est inintéressant, vos pensées, tandis que vous poursuivez l’exécution de votre tâche, font totalement abstraction du livre et de son sujet, et vous êtes peut-être profondément absorbé par une succession de méditation sérieuse. Ici, le processus de la lecture est accompli sans interruption et avec l’exactitude la plus pointilleuse, et, en même temps, le processus de méditation continue sans distraction ni fatigue. » Hamilton annonçait les théories influentes de l’attention sélective qui seraient développées un siècle plus tard.

L’automaticité de la pensée. Les théoriciens du 19ème siècle soutenaient que penser peut devenir un acte si routinier qu’il se produit en dehors de la vigilance sans attention consciente, une idée qui ne fut pas formellement développée en psychologie avant les années 1970. William Carpenter, par exemple, a remarqué que « Plus nous examinons attentivement […] les Mécanismes de la pensée, plus il devient clair qu’interviennent largement dans tous leurs processus non seulement une action automatique mais aussi une action inconsciente. »

Les implications du traitement non-conscient pour le préjugé. Une des propriétés les plus intéressantes de l’inconscient adaptatif est qu’ilutilise des stéréotypes pour catégoriser et évaluer d’autres personnes. William Carpenter pressentait ce fonctionnement il y a plus d’un siècle en remarquant que les gens développent d’habituelles « tendances de pensées » qui sont non-conscientes et que ces modèles de pensée peuvent mener à « des préjugés inconscients que nous formons donc, [qui] sont souvent plus forts que le conscient ; et ils sont les plus dangereux car nous ne pouvons pas nous en garder en tout connaissance de cause. »

Le manque de prise de conscience de ses propres sentiments. Une déclaration controversée sur l’inconscient adaptatif c’est qu’il peut générer des sentiments et des préférences dont les gens ne sont pas conscients. Carpenter soutenait que des réactions émotionnelles peuvent se produire en dehors de la prise de conscience jusqu’à ce que l’attention ne soit dirigée vers elles : « Nos sentiments envers des personnes ou des objets peuvent subir d’importants changements sans que notre être ne soit le moins du monde conscient, jusqu’à ce que notre attention se dirige vers notre propre état mental, de l’altération qui a pris place en eux. »

Le soi non-conscient. Des parties centrales de notre personnalité résident-elles hors de vue, de sorte que nous n’avons pas accès aux aspects importants de qui nous sommes ? William Hamilton a écrit longuement sur la façon dont les habitudes acquises tôt dans la vie deviennent une part indispensable de notre personnalité. On a dit de ces processus mentaux qu’ils constituent une sorte de « soi automatique » auquel les gens n’ont pas d’accès conscient – une idée qui ne réapparaîtra pas en psychologie avant plus de 100 ans.

Pourquoi les travaux d’ Hamilton, Laycock, et Carpenter ont été largement oubliés ? La réponse tient, en grande partie, au fait quel’inconscient d’un genre très différent proposé par Freud a empêché ces idées de jamais occuper le devant de la scène. A ma connaissance, Freud n’a jamais cité ou fait référence à ces théoriciens. S’il connaissait leurs écrits, ils considérait probablement leurs idées comme non pertinentes pour l’Inconscient dynamique, répressif, avec un grand I.

Mais si Freud n’avait jamais proposé sa théorie de la psychanalyse ? Imaginez que l’antisémitisme de la Vienne du 19ème siècle n’avait pas entravé la carrière naissante de Freud de professeur d’université qui étudiait la physiologie et qu’il aurait continué à faire des recherches sur la moelle épinière des poissons. Ou imaginez qu’il soit devenu accro à la cocaïne qu’il a goûté en 1884 ou n’ait jamais rencontré Joseph Breuer avec qui il a commencé ses fructueuses études sur l’hystérie. Comme avec n’importe quelle vie, il y a une multitude de « et si » qui pourrait avoir changé le cours de la carrière de Freud.

Imaginez que la psychologie expérimentale ait démarré en tant que discipline non influencée par la pensée psychanalytique en deux aspects essentiels. Premièrement, les chercheurs n’auraient pas ressenti le besoin de se distancier des idées difficilement testables sur un inconscient dynamique. Ils auraient été libres de théoriser sur la pensée inconsciente de la même façon que Laycock, Carpenter, et Hamilton l’ont fait, à savoir comme à un ensemble de systèmes de traitement de l’information efficaces et sophistiqués. Deuxièmement, ils auraient été libres d’investiguer l’esprit, même les parties qui sont inconscientes, avec des techniques expérimentales. Une part importante de l’héritage de Freud a été le rejet de la méthode scientifique comme moyen d’étudier l’esprit. La nature complexe des processus inconscients ne saurait être examinée par des expériences contrôlées, croyait Freud, et ne pourrait être découverte que par une observation clinique soigneuse. Une observation clinique astucieuse peut être très instructive, bien sûr, mais les psychologues auraient pu se tourner plus tôt vers l’étude expérimentale des processus mentaux sans cette limitation méthodologique.

Même dans un vide freudien, les chercheurs intéressés par l’inconscient auraient toujours à affronter le mouvement béhavioriste qui considérait inutile d’étudier l’esprit par une quelconque méthode. Cependant, une des raisons pour laquelle le béhaviorisme a prospéré au début et milieu du 20ème siècle, c’est qu’il a fourni une alternative scientifique à ce qui était considéré comme le flou des concepts et méthodes psychanalytiques. Sans ce climat, il est possible que la psychologie aurait découvert plus tôt qu’elle ne l’a fait que l’esprit, y compris le non-conscient, peut être étudié scientifiquement.

Donc, dans mon roman anti-factuel, les psychologues cognitifs et sociaux ont appliqué leurs techniques expérimentales bien affûtées à l’étude de l’inconscient adaptatif et sophistiqué bien plus tôt qu’ils ne l’ont fait réellement. En dépit des obstacles théoriques et méthodologiques que la psychanalyse a placé sur le chemin de la psychologie expérimentale, la recherche et la théorisation sur l’inconscient adaptatif ont prospéré.

Cette histoire anti-factuelle va sûrement offenser ceux qui considèrent les idées de Freud indispensables à une théorie de l’inconscient. Certains théoriciens, comme Matthew Erdelyi et Drew Westen, ont soutenu de façon convaincante que la psychanalyse était cruciale au développement de la pensée moderne sur l’inconscient et que, en effet, la recherche moderne a largement corroboré les principales idées de Freud sur la nature de la pensée inconsciente.

J’admets que la plus grande intuition de Freud touchait à l’omniprésence de la pensée inconsciente et nous lui sommes extrêmement redevables pour sa quête tenace et créative sur la nature de l’esprit inconscient. Il est difficile de nier l’importance d’un inconscient freudien infantile, dynamique et retors, en partie parce que le récit psychanalytique est si séduisant et explique beaucoup de choses. Mon exercice anti-factuel est simplement censé illustrer que ce n’est pas le seul récit sur l’inconscient et que nous pourrions avoir atteint le discours actuel plus rapidement si la psychanalyse n’avait pas tant dominé la scène intellectuelle.

Le récit de l’inconscient adaptatif pourrait sembler enlever tout ce qui est intéressant dans le traitement inconscient. Le lecteur ayant un penchant pour la psychanalyse pourrait trouver l’inconscient adaptatif aride, sans émotion et peut-être le pire de tout, ennuyeux. L’inconscient freudien est ingénieux, intelligent et sexy et a fait l’objet d’un tas de littérature au moins depuis Sophocle. Il y a peu de grandes pièces ou romans sur le pilote automatique de l’esprit et se concentrer exclusivement sur l’inconscient adaptatif serait comme parler d’amour romantique sans passion ni sexe.

Cependant, cette vision est trompeuse car elle sous-estime le rôle que joue l’inconscient adaptatif dans toutes les choses importantes et intéressantes de la vie, y compris le Lieben und arbeiten de Freud (aimez et travaillez). Comme nous le verrons, l’inconscient adaptatif n’est pas seulement impliqué dans les petits trucs mais il joue un rôle majeur dans tous les aspects de la vie. Le manque de grande littérature sur l’inconscient adaptatif pourrait en dire plus long sur l’omniprésence de la pensée psychanalytique que sur n’importe quoi d’autre.

Pourtant, la vision moderne de l’inconscient n’est pas anti-freudienne. Dire que nous possédons un ensemble de processus non-conscients sophistiqués et efficaces n’est pas nier que nous pouvons aussi avoir des forces dynamiques à l’œuvre qui empêche d’avoir conscience des pensées déplaisantes. Parfois, dans les chapitres à venir, nous rencontrerons des phénomènes qui ont une teinte freudienne dans lesquels il semble que des forces répressives sont à l’œuvre. Certains lecteurs pourraient réagir en disant : « Hé, Freud n’a-t-il pas dit ça ? » et la réponse pourrait bien être que lui, ou l’un de ses nombreux disciples, l’a dit. Pourtant, la question à garder à l’esprit est « Avons-nous besoin de la théorie freudienne pour expliquer ça ? Y a-t-il des explications plus simples aux sortes de phénomènes inconscients dont il a parlé ?»

Parfois, la réponse peut être que Freud avait raison sur la nature dynamique et répressive de l’inconscient. A d’autres occasions, la réponse pourrait être que bien que Freud ne l’ait pas dit, un de ses nombreux disciples l’a fait, en particulier ceux qui sont allés au-delà de l’accent mis sur les pulsions infantiles et ont souligné le rôle des relations d’objet et le fonctionnement du moi. Souvent, cependant, nous verrons des preuves d’un vaste système non-conscient très différent de ce que Freud imaginait.

De plus, Freud et ses disciples étaient souvent en désaccord sur des points essentiels et tout au long de sa carrière, Freud lui-même a changé d’avis sur des concepts clés comme la nature du refoulement. La question se pose donc de savoir combien de ces nombreuses idées sont vraies. Un immense avantage de l’approche psychologique moderne est de se fier à la méthodologie expérimentale pour investiguer les phénomènes mentaux. La recherche sur l’inconscient adaptatif a explosé grâce au développement de certaines techniques expérimentales plutôt astucieuses pour l’étudier, dont nombre d’entre elles seront discutées ici. Les observations cliniques et les histoires de cas peuvent être une riche source d’hypothèses sur la nature de l’inconscient, mais au final nous devons tester de telles idées d’une manière plus scientifique et rigoureuse. Donc, même si la réponse est « Oui, Freud l’a dit », lui et ses disciples peuvent aussi avoir dit des choses entièrement différentes et c’est seulement par le travail des psychologues d’esprit empirique que nous pourrons trier le vrai du faux.

Implications pour la compréhension de soi

Une autre différence essentielle entre l’approche freudienne et moderne réside dans leurs vues sur la façon d’atteindre la compréhension de soi. La psychanalyse partage avec de nombreuses autres approches le postulat que la voie vers la connaissance de soi se trouve à l’intérieur. Par une introspection minutieuse, poursuit l’argument, nous pouvons pénétrer la brume qui obscurcit nos vrais sentiments et motivations. Personne ne prétend qu’une telle introspection soit aisée. Les gens doivent reconnaître les barrières du refoulement et de la résistance et les enlever. Mais quand une telle compréhension est accomplie, souvent avec l’aide d’un thérapeute, les gens ont un accès direct à leurs désirs inconscients. « l’analyste a pour mission », écrivait Anna Freud, « de rendre conscient l’inconscient » – une postulat posé par toutes les formes de thérapies introspectives.

Mais voilà le problème : la recherche sur l’inconscient adaptatif suggère que la plupart de ce que nous voulons voir est invisible. L’esprit est un outil merveilleusement sophistiqué et efficace, bien plus que le plus puissant des ordinateurs jamais construit. Une source importante de cette énorme puissance est sa capacité à accomplir des analyses non-conscientes rapides à partir d’une grande quantité d’informations entrantes et de réagir à ces informations de manières efficaces. Même quand notre esprit conscient est occupé à autre chose, nous pouvons interpréter, évaluer et sélectionner des informations qui servent nos objectifs.

C’est la bonne nouvelle. La mauvaise est qu’il est difficile de se connaître soi-même car il n’y a pas d’accès direct à l’inconscient adaptatif même en essayant très fort. Parce que notre esprit a évolué de manière à opérer en grande partie en dehors de la conscience et que le traitement non-conscient fait partie de l’architecture du cerveau, il pourrait ne pas être possible d’avoir un accès direct aux processus non-conscients. « Rendre l’inconscient conscient » pourrait être aussi difficile que voir et comprendre le langage d’assemblage qui contrôle notre logiciel de traitement de texte.

Il peut donc être vain d’essayer d’examiner l’inconscient adaptatif en regardant à l’intérieur. Il est souvent mieux de déduire la nature de notre esprit secret en regardant à l’extérieur vers notre comportement et comment les autres réagissent envers nous et en trouvant un bon narrateur. En essence, nous devons être comme les biographes de nos propres vies qui distillent notre comportement et nos sentiments dans un récit éloquent et percutant. Le meilleur moyen d’écrire une bonne autobiographie n’est pas nécessairement de s’engager dans une grande introspection nombriliste en essayant de découvrir des sentiments et des motivations cachés.

En fait, il existe des preuves qu’il serait contre-productif de trop regarder vers l’intérieur. Nous verrons des preuves que l’introspection sur les sentiments peut entraîner les gens à prendre des décisions peu judicieuses et à devenir encore plus confus à propos de leurs sentiments. Pour être clair, je ne dénigre pas toutes sortes d’introspection. Socrate n’avait qu’à moitié tort quand il disait «Une vie sans examen ne vaut pas la peine d’être vécue ». La clé est le type d’auto-examen que les gens réalisent et l’étendue avec laquelle ils tentent de se connaître eux-mêmes uniquement en regardant à l’intérieur, par opposition à un regard extérieur sur leur propre comportement et la façon dont les gens réagissent par rapport à eux.

L’Inconscient Adaptatif

Je n’hésite pas soutenir que ce dont nous sommes conscients est construit avec ce dont nous ne sommes pas conscients – que tout notre connaissance, en fait, est constituée d’inconnu et d’inconnaissable. – Sir William Hamilton (1865)

En dehors de la conscience, ondule un océan de vie qui est peut-être plus important que l’îlot de nos pensées qui se trouve à notre portée. – E. S. Dallas (1866)

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L’inconscient prend des vacances

Imaginez un homme qui se réveille un samedi matin avec une terrible maladie : les parties inconscientes de son esprit ont cessé de fonctionner et il n’a plus que son esprit conscient pour guider ses pensées, sentiments et actions – une Tête Avertie pour ainsi dire. Comment s’en sortirait-il ? Si nous avions posé la question à René Descartes, trois siècles plus tôt, il aurait répondu que la journée de cet homme serait comme n’importe quelle autre ; ce dont nous sommes conscients est ce que nous pensons car il n’y a pas d’autres processus mentaux. Un nombre surprenant de psychologues du début du 20ème siècle (et même quelques irréductibles obstinés aujourd’hui) auraient été d’accord, soutenant qu’une telle chose comme la pensée inconsciente n’existe pas. En l’honneur de Descartes, nous appellerons cette personne qui a perdu son esprit inconscient « Monsieur D ».

Il apparaîtrait immédiatement que Descartes avait tort et que la journée de Monsieur D ne ressemblerait pas à n’importe quelle autre, en commençant par sa tentative de sortir du lit. Les humains ont un « sixième sens » appelé proprioception qui est le retour sensoriel qu’ils reçoivent constamment de la part de leurs muscles, de leurs articulations et de leur peau qui signale la position de leur corps et de leurs membres. Sans le savoir, nous surveillons constamment ce retour d’informations et ajustons notre corps ; par exemple, quand nous levons notre bras gauche, nous pesons légèrement sur le côté droit de notre corps pour maintenir notre équilibre. Si nous ne le faisions pas, nous pencherions dangereusement d’un côté.

Dans de rares cas, les gens perdent ce sens de proprioception avec de graves conséquences. Le médecin Jonathan Cole a documenté le cas de Ian Waterman, un homme qui a souffert de lésion nerveuse à 19 ans et avait perdu toute proprioception. M. Waterman était comme l’épouvantail du Magicien d’Oz récemment libéré de son piquet. S’il essayait de se tenir debout, il finissait par terre, les membres emberlificotés. Tant qu’il se concentrait sur son bras ou sa jambe, il pouvait les tenir tranquilles mais dès qu’il regardait ailleurs, ils commençaient à bouger de manière incontrôlable. Avec beaucoup de courage et de travail ardu, M. Waterman put retrouver un certain contrôle de son corps, en remplaçant sa proprioception inconsciente par de l’attention consciente. Il apprit à marcher, s’habiller et même à conduire une voiture en s’observant soigneusement avec une concentration féroce. Il gardait littéralement un œil sur lui tout le temps car il se retrouvait en difficulté s’il perdait son corps de vue. Un jour, il était debout dans la cuisine et il y eut soudain une coupure de courant qui plongea la pièce dans l’obscurité. M. Waterman tomba immédiatement par terre. Parce qu’il ne pouvait pas voir son corps, il ne pouvait plus le contrôler.

Nous sommes totalement inconscients de ce système sensoriel critique. Nous pouvons nous tenir debout, fermer les yeux et garder notre équilibre sans prendre conscience de la quantité de travail mental qui est impliquée. C’est seulement la perte du système de proprioception dissimulé qui, comme dans le cas de M. Waterman, démontre à quel point il est important.

La proprioception n’est qu’un des nombreux systèmes de perception. Un rôle important de l’esprit non-conscient est d’organiser et interpréter les informations que nous recevons par nos sens, transformant les rayons lumineux et les ondes sonores en images et sons que nous connaissons. Nous voyons que la chaise dans notre chambre est plus proche de nous que le bureau, sans savoir comment notre cerveau a transformé les rayons lumineux qui frappent nos rétines en perception de la profondeur. Si ces calculs non-conscients devaient cesser, le monde ressemblerait à un fatras confus de pixels et de couleurs au lieu de former des images tridimensionnelles signifiantes. En fait, ça n’a pas vraiment de sens d’imaginer ce que ça ferait de n’avoir qu’un esprit conscient, car la conscience elle-même dépend des processus mentaux qui se déroulent de manière invisible. Nous ne pourrions pas être conscients sans un esprit inconscient tout comme ce que nous voyons sur l’écran d’un ordinateur ne pourrait exister sans un système sophistiqué de matériel et de logiciels qui opèrent dans l’unité centrale. Néanmoins, il est utile d’illustrer l’importance de la pensée non-consciente en poussant un peu plus loin notre expérience de pensée et en explorant plus en détails ce que cela ferait d’être Monsieur D. Accordons lui l’usage de son système perceptuel et voyons quoi d’autre pourrait être affecté.

Supposez que Monsieur D ait allumé la télévision et entendu un présentateur dire « Jones s’est jeté dans l’arène hier soir, un an avant la première primaire des présidentielles ». Quand vous lisez cette phrase, vous n’avez pas besoin de faire une pause après chaque mot et de le chercher dans votre dictionnaire mental ; la signification vous vient à l’esprit immédiatement. Pourtant, Monsieur D n’a pas cette capacité éclair de « chercher » les mots ; il devra rechercher laborieusement le sens de chaque mot qu’il rencontre. Il n’est même pas évident qu’il pourrait accéder à son dictionnaire mental sans l’aide des processus non-conscients mais pour le besoin de l’exemple, supposons qu’il le peut. Lorsque vous lisez les mots « s’est jeté dans l’arène », vous les interprétez sans doute comme signifiant que Jones a annoncé qu’il était candidat à la présidence, sans envisager consciemment des significations alternatives. Vous n’avez probablement pas imaginé que Jones était au cirque et avait décidé que ce serait une bonne idée de rejoindre les éléphants qui dansent.

Bien sûr que non, pensez-vous, car ce que voulait dire le présentateur était évident. Mais pourquoi est-ce évident ? La partie sur les primaires à la présidentielle est venu après la partie sur se jeter dans l’arène. Vous ne pouviez aucunement savoir ce que le présentateur voulait dire quand vous avez d’abord lu « se jeter dans l’arène » ; vous avez dû lire la phrase en entier et revenir en arrière pour attribuer aux mots la signification la plus probable. Tout ceci a été accompli très rapidement et non-consciemment, sans prendre conscience que ce vous interprétiez était, en réalité, une phrase ambiguë. Hélas, le pauvre Monsieur D devra s’arrêter et envisager toutes les significations différentes des mots et la façon dont elles pourraient s’appliquer au contexte dans lequel ils ont été utilisés. Quand il aura trouvé, le présentateur pourrait bien en être à la prochaine information sur une grande vague de chaleur approchant de la Nouvelle Angleterre – poussant Monsieur D à se demander si un tsunami serait sur le point de frapper le Massachusetts.

En résumé, les processus mentaux qui gouvernent nos systèmes linguistiques, perceptuels et moteurs fonctionnent en grande partie en dehors de notre vigilance, tout comme les grands travaux du gouvernement fédéral s’accomplissent hors de la vue du président. Si tous les sous-fifres du domaine exécutif étaient en congé, peu de travail gouvernemental serait effectué. De la même manière, si les systèmes perceptuels, linguistiques et moteurs d’une personne s’arrêtaient de marcher, elle trouverait difficile de fonctionner.

Mais qu’en est-il des fonctions de niveau supérieur qui font de nous exclusivement des humains – notre capacité à penser, raisonner, réfléchir, créer, sentir et décider ? Un portrait raisonnable de l’esprit humain est que les fonctions de niveau inférieur (par ex. la perception, la compréhension du langage) opèrent de manière invisible, tandis que les fonctions de niveau supérieur (par ex. le raisonnement, la pensée) sont conscientes. Si l’on poursuit avec notre analogie du domaine exécutif, les employés du niveau inférieur (l’esprit non-conscient) collectent des informations et obéissent aux ordres mais ce sont les employés du niveau supérieur, comme le président et les agents du ministère, qui jaugent les informations, prennent des décisions et établissent la politique. Et ces « exécutifs de l’esprit » sont toujours conscients.

Ce portrait de l’esprit sous-estime grandement le rôle du traitement non-conscient chez les humains. Pour illustrer ce point, faisons une dernière concession et accordons à Monsieur D l’usage de toutes ses capacités perceptuelles, motrices et linguistiques de niveau inférieur (un legs plutôt généreux étant donné la complexité du langage et l’immense capacité des humains à communiquer rapidement et efficacement par écrit ou oralement). L’absence de n’importe quel processus non-conscient supplémentaire l’handicaperait-il d’une quelconque façon ? Ou aurait-il désormais un esprit humain entièrement équipé ?

Monsieur D souffrirait d’un gros désavantage dans tous les aspects de la vie. Certaines tâches très importantes qui sont généralement attribuées à la conscience peuvent être effectuées non-consciemment, comme décider à quelle information porter attention, interpréter et évaluer cette information, apprendre de nouvelles choses et se fixer des objectifs. Quand nous voyons un camion se diriger vers nous alors que nous traversons la rue, nous savons instantanément que nous sommes en danger et nous écartons rapidement sans avoir à réfléchir consciemment au camion. Monsieur D ne ressentirait pas cette peur soudaine au creux de l’estomac, du moins pas tant qu’il n’aura pas laborieusement retrouvé dans sa mémoire ce qu’il sait à propos des camions et de leurs effets sur les piétions imprudents. De la même manière, lorsqu’on rencontre quelqu’un pour la première fois, nous faisons rapidement des suppositions sur le genre de personne qu’elle est et faisons l’expérience d’une évaluation positive ou négative – en l’espace de quelques secondes ou moins. De plus, la plupart de ce que nous considérons comme la personnalité de Monsieur D – son tempérament, ses manières caractéristiques de réagir aux gens, sa nature distincte qui fait de lui ce qu’il est – n’existerait plus. Une part importante de la personnalité est la capacité à répondre rapidement de façon habituelle au monde social. Cela signifie aussi posséder un système de défense psychologique sain qui écarte les menaces envers soi de manière adaptative et raisonnable. La plupart de ce système de personnalité opère en dehors de la conscience vigilante.

Définir l’inconscient

Une définition simple de l’inconscient est tout ce qui se trouve dans notre esprit dont nous n’avons pas conscience à un moment donné. Cependant, on se retrouve vite embêté ici. Supposez que je vous demande le nom de la ville où vous êtes né. Vous n’aurez vraisemblablement aucun mal à amener le nom de cette ville dans votre conscience, même si cette ville n’était probablement pas dans votre conscience avant que je vous ai demandé d’y penser. Cela veut-il dire que le nom de votre ville natale est inconsciente la plupart du temps ?

Cet argument semblerait exagérer les choses et mettre en lumière le problème qu’il y a à assimiler la conscience à l’attention ou à la mémoire à court terme, comme certains théoriciens préfèrent le faire. Je suis de ceux qui n’aimeraient pas dire que je suis inconscient de « Philadelphie » quand je n’y pense pas. Philadelphie peut ne pas être dans ma mémoire à court terme ou l’objet de mon attention du moment, mais ça n’est pas inconscient, du moins dans ma conception du terme. C’est l’une des milliers de choses que je peux récupérer de ma mémoire à long terme quand nécessaire – Philadelphie, la plaisanterie de W. C. Fields à ce sujet, la formation initiale de l’équipe des 76ers de Philadelphie de 1966-67, les paroles et la musique de South Street des Orlons. Freud a dit des pensées comme celles-ci qu’elles résidaient dans le « préconscient », l’antichambre mentale dans laquelle les pensées demeurent jusqu’à ce qu’elles « réussissent à attirer sur elles le regard de la conscience ». Ce qui est plus intéressant est la part de l’esprit à laquelle je ne peux pas accéder même quand j’essaye. Une meilleure définition suffisante de l’inconscient est les processus mentaux qui sont inaccessibles à la conscience mais qui influencent les jugements, les sentiments ou le comportement. Peu importe combien de temps j’essaye, je ne pourrais accéder à mon système de proprioception ou à la façon dont mon esprit transforme les rayons lumineux qui frappent ma rétine en vision tridimensionnelle. Je n’ai pas non plus d’accès direct à nombre de mes processus mentaux de niveau supérieur comme la façon dont je sélectionne, interprète et évalue les informations entrantes et met des objectifs en branle.

L’inconscient est notoirement difficile à définir et ma définition n’est qu’une des nombreuses qui ont été proposées. Je n’aime pas m’enliser dans des questions de définition et ne vais pas m’attarder sur les nombreuses alternatives. Il est plus intéressant de regarder ce que les humains peuvent accomplir en dehors de l’éclairage de la conscience.

L’inconscient adaptatif, ou ce que Monsieur D ne peut pas faire

Le terme « inconscient adaptatif » est censé évoquer que la pensée non-consciente est une adaptation évolutionniste. La capacité à jauger notre environnement, le désambiguïser, l’interpréter et initier un comportement rapidement et non-consciemment confère un avantage de survie et a donc été sélectionnée pour cela. Sans ces processus non-conscients, nous aurions beaucoup de mal à naviguer à travers le monde (et encore moins nous tenir debout sans attention constante comme Ian Waterman). Cela n’est pas pour dire que la pensée non-consciente mène toujours à des jugements corrects mais dans l’ensemble c’est vital à notre survie.

Considérez qu’à n’importe quel moment donné, nos cinq sens reçoivent plus de 11 000 000 d’informations. Les scientifiques ont déterminé ce nombre en comptant les récepteurs cellulaires de chaque organe sensoriel et les nerfs qui partent de ces cellules jusqu’au cerveau. Nos yeux seuls reçoivent et envoient 10 000 000 de signaux à notre cerveau chaque seconde. Les scientifiques ont aussi essayé de déterminer combien de ces signaux peuvent être traités consciemment à n’importe quel moment donné, en étudiant des choses comme à quelle vitesse les gens peuvent lire, détecter différents flashs de lumière et distinguer différentes sortes d’odeurs. L’estimation la plus large est que les gens peuvent traiter consciemment environ 40 informations par seconde. Pensez-y : nous recevons 11 000 000 d’informations par seconde mais ne pouvons en traiter que 40 consciemment. Qu’arrive-t-il aux 10 999 960 restantes ? Ce serait vraiment du gâchis de concevoir un système avec une telle acuité sensorielle incroyable mais si peu de capacité pour utiliser l’information entrante. Heureusement, nous faisons usage d’une grande quantité de ces informations en dehors de notre vigilance consciente.

APPRENDRE : L’INCONSCIENT ADAPTATIF COMME DETECTEUR DE TENDANCES

Supposez que vous soyez présenté à une personne qui souffre d’amnésie à cause d’une lésion cérébrale. L’amnésie organique peut être due à de multiples traumatismes cérébraux comme des lésions à la suite d’un accident de voiture, de chirurgie cérébrale, la maladie d’Alzheimer ou le syndrome de Korsakoff (dommages cérébraux résultant d’un alcoolisme chronique). Ces troubles mènent à des types de déficits mnésiques quelque peu différents selon les zones exactes du cerveau qui sont touchées. Pour tous, cependant, les gens perdent la capacité à former des souvenirs à partir de nouvelles expériences.

Si vous rencontriez une telle personne, vous ne pourriez probablement pas dire d’emblée qu’elle souffre d’amnésie. Les gens atteints de ces troubles conservent habituellement leur niveau d’intelligence et leur personnalité générale. Supposez, cependant, que vous deviez discuter un moment avec un amnésique, quitter la pièce et revenir une heure plus tard. Vous découvririez que la personne ne se souvient pas de vous avoir rencontré auparavant. Tout le monde, bien sûr, a parfois des trous de mémoire comme de ne pas se rappeler du nom de quelqu’un qu’on vient juste de rencontrer. Ce qui est frappant chez les amnésiques, c’est qu’ils n’ont aucun souvenir conscient de n’importe quelle nouvelle expérience.

Remarquez que j’ai utilisé le mot clé « conscient » dans ma précédente phrase. Il est maintenant clair que les amnésiques peuvent apprendre de nombreuses choses non-consciemment. Une célèbre (et diabolique) démonstration de ce fait a été réalisée par le médecin français Édouard Claparède. A chaque fois qu’il allait voir une femme atteinte d’amnésie, elle n’avait aucun souvenir de l’avoir jamais rencontré auparavant. Il devait à nouveau se présenter à chaque fois. Un jour, Claparède lui tendit et lui serra la main, comme d’habitude, mais cette fois il y avait dissimulé une aiguille. La femme retira sa main rapidement, surprise par la piqûre douloureuse. La fois suivante où il alla la voir, elle ne montra aucun signe qu’elle le reconnaissait, il se représenta donc et lui tendit la main. Cette fois, pourtant, elle refusa de lui serrer la main. Elle n’avait aucun souvenir conscient d’avoir déjà rencontré Claparède mais en quelque sorte elle « savait » qu’elle prenait un risque si elle serrait la main de cet homme. Claparède observa plusieurs autres exemples d’un tel apprentissage non-conscient chez cette patiente ; par exemple, elle n’avait pas de souvenir conscient de la disposition des pièces de l’institution dans laquelle elle avait vécu pendant six ans. Quand on lui demandait comment aller de la salle de bain à la salle à manger, elle ne pouvait le dire. Pourtant, lorsqu’elle voulait aller à l’un de ces endroits, elle y marchait tout droit sans se perdre.

Il y a maintenant de nombreux autres exemples de la capacité des gens à apprendre de nouvelles informations non-consciemment. Les gens sont même capables de comprendre et retenir des bribes de ce qui se passe quand ils sont sous anesthésie générale. Quand on suggère à des patients pendant une opération chirurgicale qu’ils vont récupérer rapidement, ils passent ensuite moins de temps à l’hôpital que les patients qui n’ont pas reçu de suggestion, malgré le fait qu’ils n’ont pas de souvenir conscient de ce qui s’est dit pendant qu’ils étaient sous anesthésie.

Des cas comme ceux-ci illustrent la différence entre deux types d’apprentissage, implicite et explicite. L’apprentissage explicite est le type de mémorisation consciente pleine d’efforts que nous redoutons souvent. Quand nous pensons à la perspective d’apprendre quelque chose de difficile – une langue étrangère, comment brancher notre nouvelle gazinière – nous gémissons souvent et anticipons un dur labeur. Pour accomplir de telles tâches, nous devons nous concentrer de manière prolongée en dédiant toute notre attention consciente à apprendre les listes de vocabulaire ou à trouver comment attacher le tuyau de la Figure A11 au brûleur de la Figure C6.

Cela devrait donc arriver comme une bonne nouvelle de savoir que nous sommes capables d’apprendre quantité d’informations complexes implicitement sans aucun effort, comme la connaissance de la patiente de Claparède sur la manière de se rendre à la salle à manger. L’apprentissage implicite se définit comme un apprentissage sans effort ou prise de conscience de ce qui a été exactement appris. Peut-être que le meilleur exemple est la capacité d’un enfant à maîtriser sa langue maternelle. Les enfants ne passent pas des heures à étudier des listes de vocabulaire et à suivre des cours de grammaire et de syntaxe. Ils auraient bien du mal à expliquer ce que sont des participes malgré leur capacité à les utiliser couramment. Les humains apprennent à parler sans effort ni attention, cela arrive tout simplement.

L’apprentissage implicite est l’une des fonctions les plus importantes de l’inconscient adaptatif. A nouveau, ne simplifions pas à outrance. La nature précise de l’apprentissage implicite et ses relations avec le traitement explicite fait l’objet d’un grand débat et de recherches. Néanmoins, il est clair que l’inconscient adaptatif est capable d’apprendre des informations complexes et en effet, dans certaines circonstances, il apprend mieux et plus vite que notre esprit conscient.

Une démonstration saisissante de l’apprentissage implicite est l’étude de Pawel Lewicki, Thomas Hill et Elizabeth Bizot. La tâche des participants était d’observer un écran d’ordinateur divisé en quatre carrés. A chaque essai, la lettre X apparaissait dans un carré et le participant appuyait sur un des quatre boutons pour indiquer lequel. A l’insu des participants, les présentations des X étaient divisées en série de douze selon une règle complexe. Par exemple, le X n’apparaissait jamais dans le même carré deux fois d’affilée ; la troisième position dépendait de la position de la seconde, la quatrième position dépendait des positions des deux essais précédents ; et un X ne « retournait » jamais à sa position initiale avant d’être apparu dans au moins deux autres carrés. Bien que les règles exactes étaient compliquées, les participants ont semblé les apprendre. Avec le temps, leurs performances se sont constamment améliorées et ils sont devenus de plus en plus rapides pour appuyer sur le bon bouton quand le X apparaissait sur l’écran. Aucun participant, cependant, n’a su verbaliser ce qu’étaient les règles ni même s’ils avaient appris quoi que ce soit.

Le fait qu’ils avaient appris les règles complexes fut démontré lors de l’expérience suivante. Les chercheurs ont soudainement modifié les règles de façon à ce que les indices qui prédisaient où les X allaient apparaître n’étaient plus valables et la performance des participants s’est détériorée. Ils ont mis très longtemps à identifier la position du X et ont fait plusieurs erreurs. Bien que les participants aient remarqué qu’ils n’arrivaient plus à accomplir correctement la tâche, aucun d’eux ne savait pourquoi. Ils n’avaient pas pris conscience d’avoir appris des règles qui ne s’appliquaient plus. Au lieu de cela, ils cherchèrent consciemment d’autres explications à leur soudaine baisse de performance.

Soit dit en passant, les participants étaient des professeurs de psychologie qui savaient que l’étude concernait l’apprentissage inconscient. Malgré cette connaissance, ils n’avaient aucune idée de ce qu’ils avaient appris ou de pourquoi leur performance s’était soudainement détériorée. Trois des professeurs ont dit que leurs doigts avaient « soudain perdu le rythme » et deux étaient convaincus que les expérimentateurs avaient passé des images subliminales sur l’écran pour les distraire.

Les types de règles que les gens ont appris dans cette expérience sont notoirement difficiles à apprendre consciemment. L’étude de Lewicki, Hill et Bizot peut être un cas pour lequel l’inconscient adaptatif fait mieux que notre esprit conscient. Pour revenir à l’exemple de notre Monsieur D, il devient clair que sans un esprit non-conscient, il ne serait pas capable d’apprendre des tendances complexes dans son environnement rapidement et efficacement.

ATTENTION ET SELECTION : LE FILTRE NON-CONSCIENT

Comme nous l’avons noté, nos sens détectent environ 11 000 000 d’informations par seconde. Pendant que vous lisez ce livre, vous pouvez probablement entendre beaucoup de sons, comme le tic-tac d’une horloge ou les rafales de vent à l’extérieur. Vous pouvez voir non seulement les mots sur cette page mais aussi le numéro de page et la surface contre laquelle le livre repose, comme un bureau ou un vêtement. Vous pouvez sentir le poids du livre dans vos mains et la pression de vos pieds sur le sol. N’oublions pas l’odorat et le goût, comme les arômes d’une tasse de café ou le léger arrière-goût du sandwich au thon que vous avez mangé pour dîner.

Tout ceci suppose que vous êtes assis dans un endroit tranquille, seul en train de lire. S’il vous arrivait d’être dans le métro ou un jardin public, la quantité d’informations atteignant vos sens serait bien sûr beaucoup plus grande. Comment, alors, pouvez-vous vraiment lire et comprendre les mots sur cette page avec toutes les informations concurrentes qui frappent vos sens ? Comment donnons nous un sens à la « confusion bourdonnante et foisonnante » qui atteint nos sens, selon les mots maintes fois cités de William James ?

Nous sommes capables de le faire grâce à une merveilleuse chose appelée attention sélective. Nous sommes équipés d’un filtre non-conscient qui examine les informations qui atteignent nos sens et décide ce qu’il faut admettre dans la conscience. Nous pouvons consciemment contrôler les « réglages » du filtre jusqu’à un certain point, en décidant, par exemple, d’arrêter d’écouter la chanson à la radio et de scruter le côté de la route à la recherche de votre restau rapide préféré. Cependant, le fonctionnement du filtre – la façon par laquelle les informations sont classifiées, triées et sélectionnées pour un traitement ultérieur – se produit en dehors de notre vigilance. Et c’est une très bonne chose car cela nous permet de nous concentrer sur la tâche en cours, comme trouver un endroit où dîner au lieu de chanter avec Smokey Robinson à la radio.

Le filtre non-conscient fait plus que nous permettre de concentrer notre attention consciente sur une chose à la fois. Il surveille aussi ce à quoi nous ne faisons pas attention, au cas où quelque chose d’important se produirait que nous devrions savoir. Dans la foule d’une soirée, par exemple, nous pouvons ignorer les nombreuses conversations autour de nous sauf celle dans laquelle nous sommes impliqués. Cela seul n’est pas un petit exploit et c’est grâce à notre capacité d’attention sélective. Mais qu’arrive-t-il quand Sidney, qui se tient à 3 mètres de là, mentionne votre nom à sa compagne ? Soudain votre attention glisse ; vous entendez votre nom et vos oreilles commencent à chauffer. Aussi banal que cet exemple puisse être, pensez aux implications étonnantes que cela a quant au fonctionnement de notre esprit. L’esprit non-conscient est un peu comme un logiciel qui scrute l’internet, de façon invisible, et nous envoie un e-mail quand il tombe sur des informations qui nous intéressent. Une partie de notre esprit peut scruter ce qui ne fait pas l’objet de notre attention et nous alerter quand quelque chose d’intéressant se produit. Quand le filtre non-conscient entend Sidney s’épancher sur son opération de la vésicule biliaire, il décide de l’ignorer. Mais quand il l’entend prononcer notre nom – aussitôt il l’envoie à notre attention consciente. Sans une telle capacité à surveiller et filtrer les informations non-consciemment, notre monde, comme celui de M. D, serait une « confusion bourdonnante et foisonnante ».

INTERPRETATION : LE TRADUCTEUR NON-CONSCIENT

Il y a quelques années, j’ai rencontré un homme, Phil, à une réunion de l’association parents/professeurs de l’école de ma fille. Dès que je l’ai vu, je me suis souvenu de ce que ma femme avait dit à son propos : « Il est vraiment pénible aux réunions », avait-elle dit. « Il interrompt beaucoup, n’écoute pas les gens et met toujours en avant ses priorités personnelles ». J’ai rapidement vu ce qu’elle voulait dire. Quand le principal expliqua un nouveau programme de lecture, Phil l’interrompit et demanda comment son fils pourrait en bénéficier. Plus tard dans la réunion, Phil débattit avec un autre parent sur la façon dont l’association devait rassembler des fonds et semblait réticent à considérer son point de vue. Quand je suis rentré à la maison ce soir-là, j’ai dit à ma femme « Tu avais raison à propos de Phil. Il est grossier et arrogant. » Ma femme me regarda d’un air interrogateur. « Je ne te parlais pas de Phil », dit-elle, « c’était Bill, Phil est en fait un type très gentil qui se porte souvent volontaire dans les écoles. » D’un air penaud, j’ai repensé à la réunion et j’ai réalisé que Phil n’avait peut-être pas interrompu ou débattu avec les gens plus que les autres (moi y compris). Ensuite, j’ai réalisé que Phil n’avait pas interrompu le principal de façon si tranchée. Ce que j’avais considéré comme grossier et agressif pouvait en fait avoir été une tentative zélée d’un parent attentif pour faire valoir son point de vue – quelque chose dont je me serais certainement senti coupable. Mon interprétation n’était que ça – une conception non-consciente d’un comportement qui était ouvert à de nombreuses interprétations.

C’est un fait bien connu que les premières impressions sont tenaces, même si elles se basent sur des informations erronées. Ce qui n’est peut-être pas si évident, c’est l’étendue de l’interprétation de l’inconscient adaptatif. Lorsque j’ai vu Phil interrompre le directeur, j’ai pensé être en train d’observer une acte d’impolitesse. J’étais totalement inconscient du fait que le comportement de Phil était en fait interprété par mon inconscient adaptatif et présenté comme réel. Donc, même si j’étais conscient de mes préjugés (que Phil serait arrogant), j’ignorais totalement à quel point cette attente colorerait mon interprétation de son comportement.

L’une des démonstrations les plus évidentes d’une telle interprétation non consciente a été réalisée par John Bargh et Paula Pietromonaco. Durant cette expérience, les participants ne savaient même pas qu’ils avaient des préjugés sur une personne. Les chercheurs ont activé un trait de leur personnalité en leur montrant des mots à un niveau subliminal et ils ont observé que les gens utilisaient ce trait lorsqu’ils interprétaient le comportement d’une autre personne par la suite. Dans le cadre d’une étude sur la perception, des participants jugeaient si des lumières apparaissaient sur le côté gauche ou droit d’un écran d’ordinateur. À leur insu, les lumières étaient en fait des mots montrés pendant un bref instant (1/10e de seconde) et suivis immédiatement d’une ligne de X. Parce que les mots apparaissaient très rapidement sur l’écran et étaient « masqués » par des X, les gens n’en étaient pas conscients.

Dans un cas, 80% des mots qui apparaissaient rapidement avaient un rapport avec l’hostilité, comme « hostile », « insulte » et « méchant ». Durant un autre, aucun des mots n’avait de rapport avec ce sujet. Ensuite, les gens prirent part à ce qu’ils pensaient être une expérience différente sur la manière dont les gens se font une impression des autres. Ils durent lire un paragraphe décrivant un homme appelé Donald qui agissait de manière ambiguë et qui pouvait être considérée comme hostile, par exemple: « Un vendeur frappe à la porte mais Donald refuse de le laisser entrer. »

Ceux qui avaient vu les mots hostiles sur l’écran jugèrent que Donald était plus hostile et désagréable que ceux qui n’avaient pas vu les mots hostiles – tout comme j’avais jugé le comportement de Phil comme étant impoli et belligérant parce que j’avais à l’esprit l’impression que mon épouse avait de Phil. Nous pouvons être certains que ce processus a eu lieu de manière non consciente dans l’étude de Bargh et Pietromonaco parce que les gens n’avaient aucune idée qu’ils avaient vu des mots hostiles plus tôt dans l’expérience. Ils croyaient que Donald était un homme objectivement hostile, sans se rendre compte qu’ils avaient interprété son comportement ambigu comme hostile à cause des mots vus auparavant. (Cette expérience agite le spectre de l’influence subliminale, notamment que l’attitude et le comportement des gens peuvent être influencés par des mots cachés dans les publicités. Nous aborderons cette question dans le chapitre 9.)

L’inconscient adaptatif est donc plus qu’un gardien décidant quelles informations laisser passer dans la conscience. C’est également un maître de la manipulation qui interprète les informations en dehors de la conscience. L’un des jugements les plus importants que nous faisons est celui que nous faisons sur les motivations, les intentions et le tempérament des autres et il est avantageux que nous fassions ce type de jugement rapidement. L’exemple de Phil montre que parfois ces interprétations se basent sur des données erronées (la confusion Bill-Phil) et sont donc incorrectes. Souvent, toutefois, l’inconscient adaptatif fait raisonnablement bien son travail d’interprétation du comportement des gens.

SENTIMENT ET EMOTION: L’INCONSCIENT ADAPTATIF COMME EVALUATEUR

Jusqu’à présent, l’inconscient adaptatif peut sembler être un interprète du monde froid et sans émotion qui garde une trace des informations empiétant sur nos sens, sélectionne quelques-unes de ces informations pour les traiter plus en profondeur et fait de son mieux pour interpréter la signification de cette information. Ce portrait est exact, à part qu’il fait passer l’inconscient pour un Vulcain, l’espèce dénuée d’émotions humaines dans Star Trek. En fait, rien ne pourrait être plus loin de la vérité. L’ inconscient adaptatif ne se contente pas de sélectionner et d’interpréter; il ressent.

Dans nombre d’œuvres-cliché de science-fiction, les émotions humaines sont traitées comme excédent de bagage empêchant la prise de décision efficace. Il y a toujours un androïde qui est un bien meilleur penseur que ses homologues humains parce qu’il n’a pas d’émotions pour embrouiller les choses. Même si les émotions nous font agir de manière irrationnelle et nous font prendre de mauvaises décisions, nous préférons sacrifier la précision et l’exactitude pour la richesse de l’amour, la passion et l’art. Qui voudrait vivre la vie austère et sans émotion d’un androïde?

L’ironie de ces histoires est qu’elles sous-estiment la valeur des sentiments pour la pensée et la prise de décision. Il est clair à présent que les sentiments sont fonctionnels et non pas des excédents de bagage qui empêchent la prise de décision. Oui, dans certains cas, les émotions nous rendent aveugles à la logique et nous mènent à de terribles décisions. Dans un accès de passion, les gens abandonnent parfois leur famille et s’enfuient avec le chef d’un gang de motards drogué jusqu’aux yeux. Plus souvent, pourtant, nos sentiments sont des indicateurs extrêmement utiles qui nous aident à prendre des décisions sages. Et l’on pourrait même avancer que la fonction la plus importante de l’inconscient adaptatif est de générer ces sentiments.

Prenons l’exemple d’une étude menée par Antoine Bechara, Hanna Damasio, Daniel Tranel et Antonio Damasio. Les participants jouaient à un jeu selon lequel ils devaient sélectionner des cartes de quatre paquets. Les cartes du paquet A et B engendraient pertes ou gains d’argent importants et résultaient en une perte nette si elles étaient jouées de manière constante. Les cartes des paquets C et D engendraient des gains ou pertes d’argent peu importants et résultaient en un gain net si elles étaient jouées de manière constante. La question était d’observer le temps qu’il faudrait aux gens pour qu’ils se rendent compte qu’il était plus avantageux pour eux de sélectionner les cartes des paquets C et D. Et comment arrivaient-ils à cette conclusion ? Pour le savoir, les chercheurs mesurèrent trois choses : quelles cartes étaient choisies par les gens, les raisons qu’ils évoquaient quant à leur choix et le niveau de conductivité cutanée durant leur choix. (La conductivité cutanée, mesurée grâce à des électrodes sur la peau, mesure les niveaux infimes de transpiration et est un bon indicateur des niveaux momentanés d’excitation et d’émotion chez les gens.)

Après avoir mélangé les cartes des quatre paquets, les participants normaux apprirent à sélectionner les cartes des paquets C et D et à éviter les paquets A et B – sans pouvoir verbaliser ce qu’ils faisaient. C’est-à-dire qu’ils ne semblaient pas reconnaître consciemment que deux des paquets étaient supérieurs aux autres. Comment, alors, savaient-ils qu’ils devaient éviter les paquets A et B ? Après plusieurs essais, on a pu observer chez les participants une augmentation significative de leur conductivité cutanée lorsqu’ils réfléchissaient à une carte du paquet A ou B, leur signalant ainsi que quelque chose clochait dans leur choix. Leur inconscient adaptatif avait appris que les paquets A et B étaient risqués et provoquaient une intuition rapide avant même que leur esprit conscient ne sache ce qu’il se passait.

Les chercheurs inclurent également des participants présentant des lésions dans la cortex préfrontal ventromédian. Cette partie du cerveau, qui est en fait une zone de petite taille derrière l’arête du nez, est associée à la production de l’instinct viscéral. Les gens ayant subi des dommages dans cette région ne présentèrent aucune augmentation de la conductivité cutanée lorsqu’ils pensaient aux paquets A et B. Ils continuaient à faire de mauvais choix (et à perdre de l’argent). Antonio Damasio et ses collègues avancent que les lésions au cortex préfrontal empêchent l’esprit non conscient d’apprendre de ses expériences et de signaler comment réagir. Malheureusement, la perte de cette faculté a des conséquences plus importantes que de ne pas pouvoir apprendre la rentabilité d’un jeu organisé lors d’une étude. Damasio donne plusieurs exemples de cas dans lesquels la vie des gens est devenue dysfonctionnelle après des lésions dans cette partie du cerveau parce que leur esprit non conscient avait perdu sa capacité de générer l’instinct viscéral guidant leurs jugements et leurs décisions.

DETERMINATION NON CONSCIENTE DES OBJECTIFS

Supposez que vous jouiez au tennis avec votre neveu de 10 ans. Vous devez décider si vous allez essayer autant que possible de gagner le match (et satisfaire ainsi votre désir d’être athlétique et compétitif) ou laisser votre neveu gagner (et satisfaire ainsi votre désir d’être bon, gentil et bienveillant). Comment choisir entre ces deux objectifs opposés? L’une des façons de le faire est de faire un choix conscient et délibéré: vous y réfléchissez et décidez que dans cette situation, être bon est plus important que de jouer comme André Agassi.

Parfois, c’est exactement ce que nous faisons. L’une des caractéristiques les plus importantes de la conscience est la détermination d’objectifs ; nous sommes probablement la seule espèce sur Terre pouvant délibérer consciemment à propos d’elle-même et de son environnement et faire des projets à long terme pour le futur. Mais la conscience est-elle le seul agent de la détermination d’objectifs?

John Bargh, Peter Gollwitzer et leurs collègues disent que les évènements dans l’environnement peuvent provoquer des objectifs et diriger notre comportement sans solliciter la conscience. Tout comme d’autres types de pensée peuvent devenir habituels, automatiques et non conscients, il en est de même pour la détermination d’objectifs. Vous avez peut-être tellement joué au tennis par le passé que vous pouvez choisir votre objectif sur pilote automatique. Vous décidez de laisser votre neveu gagner sans même y penser consciemment. Comme c’est le cas avec d’autres types de pensée, cette sélection automatique d’objectif présente d’énormes avantages en termes d’efficacité et de rapidité. Vous n’avez pas besoin de passer du temps avant chaque match de tennis à penser à faire de votre mieux; votre sélectionneur automatique d’objectif le fait pour vous (par exemple, « si tu joues avec un enfant de ta famille, ne réussis pas chaque service; si tu joues contre ton voisin l’horrible Durand, joue comme si c’était la finale de Wimbledon »).

Mais l’efficacité et la vitesse ont un prix. L’inconscient adaptatif peut choisir un objectif différent que celui que nous choisirions si nous y pensions consciemment. Vous pourriez vous retrouver à faire de superbes passants et lobs contre votre neveu frustré parce que vos objectifs compétitifs ont été déclenchés sans vous en rendre compte. Et, de manière plus inquiétante encore, l’inconscient adaptatif des gens pourrait se fixer des objectifs dont ils sont totalement inconscients et qu’ils n’essaieraient jamais de réaliser délibérément comme par exemple le désir sexuel comme moyen de satisfaire une soif de pouvoir.

Bargh et ses collègues ont montré, par exemple, que certains hommes ont une association non consciente entre le pouvoir et l’attirance pour les femmes. Ils ont mené une étude durant laquelle ils ont ‘amorcé'(1) le concept de pouvoir chez des étudiants universitaires pour voir si cela influençait le degré d’attirance d’une étudiante. Les participants, tous des garçons, n’avaient aucune idée que l’étude portait sur l’attirance sexuelle et le pouvoir. Ils pensaient participer à une étude sur les illusions visuelles avec une partenaire féminine qui était en fait l’assistante du chercheur. Durant l’étude, l’une des tâches consistait à compléter des mots qui avaient un rapport avec le pouvoir comme PA_ _ ON (patron), _ _ NTROLE (contrôle), AUT_R_T_ (autorité). C’était la tâche d’ « amorçage »; compléter les mots rendait le concept de pouvoir plus accessible dans la pensée des participants. Après cette tâche, les participants devaient établir le degré de séduction de leur partenaire féminine. Pour certains hommes – notamment ceux qui avaient obtenu un score élevé pour l’agression sexuelle – « amorcer » le concept de pouvoir augmentait le degré de séduction de la femme (pour les autres hommes, aucune relation n’existait entre « l’amorçage » du « pouvoir » et leur attirance pour la femme). De plus, ces hommes n’avaient aucune idée qu’il existait un lien entre les fragments de mot qu’ils avaient complétés et le degré d’attirance pour la femme.

On dit souvent que les hommes ne comprennent tout simplement pas la question du harcèlement sexuel. Si l’on généralise les résultats de la recherche de Bargh et ses collègues, cela pourrait bien être littéralement vrai : les hommes qui sont susceptibles de faire du harcèlement sont inconscients qu’ils ont une association non consciente entre le sexe et le pouvoir, et inconscients du fait que cette association se déclenche automatiquement. Ce manque de conscience rend la prévention du harcèlement sexuel plus difficile. Les hommes en position de pouvoir pourraient penser que leur comportement envers les femmes subordonnées est motivé par de bonnes intentions parce qu’ils sont inconscients que leurs sentiments sont déclenchés par leur position de pouvoir.

Quel est le but?

L’inconscient adaptatif joue donc un rôle important dans nos vies mentales. Il collecte l’information, l’interprète et l’évalue et lance les objectifs de manière rapide et efficace. Il est merveilleux d’avoir de telles aptitudes mentales et si d’aventure nous venions à les perdre, comme Monsieur D., les journées seraient bien difficiles. Mais comment l’inconscient adaptatif décide ce qu’il doit sélectionner, comment interpréter et évaluer, et quel objectif suivre ? Bref, quel est son but ?

De toute évidence, s’ils doivent être adaptatifs, les processus non conscients doivent faire des évaluations exactes du monde. Comme Charlotte Brontë l’écrivait dans Jane Eyre: « La passion pourra crier avec fureur, en vraie païenne qu’elle est ; les désirs pourront inventer une infinité de choses vaines, mais le jugement aura toujours le dernier mot, et sera chargé de voter toute décision. » Tous les organismes doivent représenter leur monde de manière assez exacte pour trouver de la nourriture, éviter le danger et se reproduire ou ils mourront. Si les premiers primates avaient considéré les tigres comme « de grosses peluches » et les plantes comme « des trucs effrayants et dégoûtants », ils n’auraient pas survécu très longtemps. Ceux qui repèrent les dangers et saisissent les occasions le plus rapidement ont un avantage énorme. Dans l’étude de Bechara avec les cartes, par exemple, les gens semblaient capables de comprendre quel paquet était le plus intéressant rapidement et de manière non consciente, sans pouvoir verbaliser pourquoi ils préféraient C et D. Réfléchissez à l’avantage d’une telle aptitude dans la vie quotidienne. Notre esprit conscient est souvent trop lent pour comprendre quelle est la meilleure façon de faire et c’est la raison pour laquelle notre esprit non conscient le fait pour nous et nous envoie les signaux (par ex. l’intuition) qui nous disent quoi faire.

Bien que ce soit une chose merveilleuse que notre esprit non conscient soit si rapide pour établir des jugements exacts du monde social, les gens ne peuvent pas vivre uniquement grâce à l’exactitude. Le monde est plein d’informations à analyser et il est clairement dans notre intérêt de pouvoir avoir des priorités et de reconnaître ce sur quoi nous devrions nous concentrer et ce qui peut être ignoré sans danger.

Prenez l’exemple d’une joueuse de basket universitaire qui dribble à travers le terrain durant les dernières secondes d’un match important. Il y a beaucoup à analyser – les ouvertures possibles dans la défense de l’équipe adverse, la vision de sa coéquipière qui se tient au bon endroit pour faire écran, la connaissance que son pivot a toujours bien joué contre la joueuse adverse qui la garde. Ce sont des informations extrêmement complexes pour lesquelles une décision doit être prise rapidement. Nous avons tendance à penser que c’est normal, toutefois, que les gens puissent au moins se concentrer sur la tâche la plus importante. Pensez à toutes ces choses sur lesquelles la joueuse de basket pourrait se concentrer, si elle le voulait : ce que les supporters hurlent dans les gradins, la nouvelle danse effectuée par les pom-pom girls, sa soif et son envie de boire de l’eau, l’essai qu’elle doit remettre pour le cours d’histoire le lendemain. Au lieu de penser à toutes ces choses, son attention est comme un projecteur de théâtre, capable de se concentrer uniquement sur ce qui se passe sur scène et de garder tout le reste dans l’obscurité.

Damasio parle du cas d’un homme d’affaires dont le cortex préfrontal avait été blessé durant une chirurgie pour une tumeur au cerveau. Cet homme avait gardé une grande partie de son intelligence, comme sa capacité de lire et d’analyser des rapports commerciaux. Mais il ne pouvait plus juger de l’importance relative de différentes tâches. Il pouvait passer sa journée à organiser les tiroirs de son bureau, croyant que c’était plus important que de terminer le rapport qui devait être remis ce jour-là.

Comment les gens normaux se concentrent-ils sur l’information importante et oublient le reste? L’exemple de la soirée que j’ai donné plus tôt, durant laquelle nous étions capables d’ignorer Sidney qui racontait son opération mais avons tout à coup fait attention lorsqu’il a mentionné notre nom, indique que plus une information est importante pour nous, plus elle sera susceptible d’être sur la liste VIP du filtre non conscient des informations auxquelles il faut prêter attention. L’homme d’affaires de Damasio semblait incapable de juger de l’importance des différentes tâches auxquelles il était confronté – il ne reconnaissait pas qu’il était plus intéressant pour lui de terminer le rapport que de ranger les trombones au bon endroit.

Il s’avère cependant que l’importance n’est pas tout à fait la manière la plus appropriée de décrire comment l’inconscient adaptatif décide de ce qui est pertinent ou pas. La règle de décision est plutôt de voir à quel point une idée ou une catégorie est accessible. « L’accessibilité » est un terme psychologique un peu technique qui se réfère au potentiel d’activation des informations en mémoire. Lorsque l’information a un fort potentiel d’activation, elle est « énergisée » et prête à être utilisée ; lorsqu’elle a un faible potentiel d’activation, elle a peu de chance d’être utilisée pour sélectionner et interpréter l’information de notre environnement. L’accessibilité est déterminée non seulement par l’importance d’une catégorie mais également par la récence avec laquelle l’information a été rencontrée. Dans l’étude de Bargh et Pietromonaco mentionnée précédemment, par exemple, le concept d’hostilité était accessible dans l’esprit des gens parce que les mots étaient apparus sur l’écran quelques minutes auparavant, pas nécessairement parce que ce concept était important.

Ce qui détermine également l’accessibilité est la fréquence à laquelle un concept a été utilisé par le passé. Les gens agissent par habitude et plus ils ont utilisé une manière particulière de juger dans le passé, plus le concept sera énergisé. Nos esprits non conscients développent des manières chroniques d’interprétation de l’information de notre environnement ; en termes psychologiques, certaines idées et catégories deviennent chroniquement accessibles car elles ont fréquemment été utilisées par le passé. La joueuse de basket universitaire a participé à des centaines de matches similaires à celui qui se déroule en ce moment et a appris sur quelle information se concentrer et ce qu’il faut ignorer. Elle remarque que l’ailier est en retard pour contourner l’écran et que le pivot vient de se rapprocher du panier, un demi-pas avant le défenseur – sans devoir décider si cette information est plus ou moins importante que ce que font les pom-pom girls.

L’inconscient adaptatif n’est pas gouverné par l’exactitude et l’accessibilité uniquement. Les jugements et les interprétations des gens sont souvent guidés par un souci très différent, notamment le désir de voir le monde de la manière qui leur donne le plus de plaisir – ce qui peut être appelé le critère « bien-être ». Jane Eyre observe ceci chez sa tante, Mme Reed lorsqu’elle la voit sur son lit de mort: « Elle me regarda froidement : à ce regard, je compris aussitôt que son opinion sur moi et ses sentiments à mon égard n’étaient pas changés et ne changeraient jamais. Je vis dans ses yeux de pierre, inaccessibles à la tendresse et aux larmes, qu’elle était décidée à me considérer toujours comme ce qu’il y avait de plus mauvais ; elle n’aurait éprouvé aucun généreux plaisir à me croire bonne ; elle en eût même été profondément mortifiée. »

L’une des leçons les plus tenaces de la psychologie sociale est que comme Mme Reed, les gens s’échinent à voir le monde d’une manière qui les conforte dans leur bien-être. Nous sommes des manipulateurs hors pair, des rationalistes et justificateurs d’information menaçante. Daniel Gilbert et moi avons appelé cette aptitude le « système immunitaire psychologique ». Tout comme nous possédons un système immunitaire physique performant qui nous protège des menaces faites à notre bien-être physique, nous possédons un système immunitaire psychologique puissant qui nous protège des menaces pour notre bien-être psychologique. Lorsqu’il s’agit de maintenir un sens de bien-être, nous sommes tous des manipulateurs hors pair.

Les gens qui grandissent dans les cultures occidentales et qui ont une vision indépendante de leur identité ont tendance à promouvoir leur bien-être en exagérant leur supériorité par rapport aux autres. Les gens qui grandissent dans des cultures de l’Asie orientale et qui ont un sens de leur identité plus interdépendant auront tendance à exagérer leurs points communs avec les membres de leur groupe. C’est-à-dire que les gens qui grandissent dans des cultures ayant une vision interdépendante de leur identité seront moins susceptibles de recourir à des tactiques qui promeuvent une vue positive d’eux-mêmes car ils sont moins investis dans leur identité comme entité séparée de leur groupe social. Néanmoins, la manipulation non consciente a lieu afin de maintenir le bien-être, c’est en fait la forme que prend la manipulation qui diffère. Ce qui nous fait fait ressentir du bien-être dépend de notre culture, de notre personnalité et de notre niveau d’amour propre, mais le désir de se sentir bien et la capacité à atteindre ce désir grâce à la pensée non consciente, sont probablement universels.

A quel point le système immunitaire psychologique fait-il partie de l’inconscient adaptatif ? Parfois nous agissons pour cette raison de « bien-être » de manière tout à fait consciente et délibérée, comme lorsque nous évitons une connaissance qui nous critique toujours ou lorsque nous essayons de nous convaincre que nous n’avons pas obtenu une promotion non pas parce que nous étions sous-qualifié mais parce que le directeur est un rustre. Comme l’inconscient adaptatif joue un rôle majeur dans la sélection, l’interprétation et l’évaluation des informations rentrantes, cependant, il n’est pas surprenant que l’une des règles qu’il suit est « Sélectionner, interpréter et évaluer l’information de manière à me sentir bien. » De plus, nous avons des raisons de penser que l’inconscient adaptatif est un meilleur manipulateur que l’esprit conscient. Comme Freud le remarquait, les défenses psychologiques marchent souvent mieux lorsqu’elles opèrent dans les tréfonds de nos esprits, nous gardant aveugles à la distorsion qui a lieu. Si les gens savaient que les gens changeaient leurs croyances juste pour se sentir mieux, le changement ne serait pas aussi convaincant.

Une question clé porte sur la manière dont l’exactitude et le critère « bien-être » opèrent ensemble parce qu’ils sont souvent incompatibles. Prenons l’exemple de Jack qui n’est pas parvenu à obtenir une promotion. Si l’exactitude était son seul critère, Jack pourrait bien conclure qu’il n’avait pas l’expérience ou la capacité de faire face à ce nouveau travail. Mais il utilise à la place la règle du « bien-être » et conclut que son directeur est un idiot. Mais est-ce vraiment dans son intérêt de se consoler en se disant que c’est la faute du directeur ? S’il n’a pas l’expérience et la capacité de faire ce travail, ne serait-ce pas plus intéressant pour lui de mettre sa fierté de côté et de travailler plus dur?

Le conflit entre le besoin d’être exact et le désir de se sentir bien dans sa peau est l’une des pierres d’achoppement de l’identité, et la manière dont ce conflit est mené et gagné est déterminante pour ce que nous sommes et ce que nous ressentons par rapport à nous-mêmes. La meilleure façon de « gagner » cette bataille, si l’on veut être une personne saine et équilibrée, n’est pas toujours évidente. Nous devons, évidemment, garder les pieds sur terre et connaître nos capacités afin de nous améliorer. Mais en fait, une dose d’aveuglement peut également être utile, nous permettant de maintenir une vue positive de nous-mêmes et une vue optimiste du futur.

Monsieur D. revu et corrigé

A ce stade, il devrait être clair que la perte de traitement non conscient de Monsieur D. est débilitante. Non seulement, il perdrait ses capacités mentales de base comme ses perceptions mais également ses capacités cognitives supérieures. L’inconscient adaptatif est impliqué activement dans l’apprentissage, la sélection, l’interprétation, l’évaluation et la détermination d’objectifs et la perte de ces capacités seraient catastrophiques. Mais le fait que ces processus non conscients sont adaptatifs ne signifie pas pour autant qu’ils produisent toujours des jugements sans erreur. L’une des raisons est qu’il n’est pas toujours intéressant pour les gens de voir le monde de manière exacte et qu’une dose d’aveuglement auto-congratulatoire peut être utile également.

De plus, juste parce qu’un trait ou un processus a évolué grâce à la sélection naturelle ne signifie pas que c’est un système parfait qui ne peut pas être amélioré. Le système visuel humain confère un avantage de survie ; dans notre passé évolutionniste, les gens qui pouvaient voir extrêmement bien avaient plus de chance de survivre que ceux qui ne le pouvaient pas. La vision humaine n’est pas parfaite, cependant ; nous serions sûrement mieux lotis si nous avions la vision nocturne d’un hibou ou une vision de 20/5 au lieu de 20/20. De même, les processus mentaux non conscients, bien que généralement bénéfiques, ne sont pas parfaits.

Ensuite, de nombreux traits avantageux ont une contrepartie : bien qu’en général bénéfiques, leurs dérivés ne le sont souvent pas. Le système visuel humain souffre d’illusions d’optique prévisibles non pas parce que ces illusions sont elles-mêmes adaptatives mais parce qu’elles sont des dérivés d’un système qui l’est. De même, les avantages conférés par les nombreux types de processus mentaux non conscients (par exemple, la capacité de catégoriser des objets et des personnes rapidement, correctement, de « compléter » lorsque nous rencontrons des informations ambiguës) peut avoir des conséquences négatives (par exemple, la tendance à catégoriser les gens à outrance ce qui mène aux stéréotypes et préjugés). De plus, parce que la majorité de notre vie mentale a lieu en dehors de la conscience, nous ne savons souvent pas comment nous évaluons le monde ni même la nature de notre propre personnalité. Nous verrons de nombreux exemples du coût en auto-compréhension que nous payons pour cet inconscient adaptatif aussi sophistiqué et efficace.

Tout d’abord, cependant, nous devrions considérer en quoi diffèrent les esprits conscient et non conscient. Beaucoup des processus non conscients que nous avons observés, comme l’évaluation et la détermination d’objectifs, peuvent être effectués par nos esprits conscients également. Si l’esprit non conscient est si sophistiqué et étendu, quelle est la fonction de la conscience ? Les systèmes conscients et non conscients diffèrent-ils de manières fondamentales ou effectuent-ils les mêmes tâches ?

Qui contrôle?

Au plus nous confions de détails de notre vie quotidienne à la garde de l’automatisme, au plus notre puissance mentale sera libérée pour faire son propre travail.  

– William James, Principles of Psychology (1890)
Peu d’entre nous contredirons l’observation de William James sur la division du travail mental. Les gens ne feraient jamais rien s’ils devaient constamment penser à leur respiration, à la compréhension du langage et aux perceptions du monde physique. Une question clé, cependant, est ce que nous sommes capables de « confier » à l’esprit non conscient. James semble insinuer que nous déléguons les tâches terre à terre de la vie quotidienne, comme un PDG confie à son personnel les détails afin de s’occuper des choses vraiment importantes. Il est mieux pour un PDG de planifier l’avenir à long terme de la société que de balayer le sol des bureaux.

Mais nos esprits non conscients ne sont pas uniquement l’équipe de maintenance ni même les superviseurs. Comme nous l’avons vu, ce qui est en général considéré comme « le vrai travail » de la conscience (détermination d’objectifs, interprétation, évaluation) peut être effectué non consciemment. Une fois que nous admettons que les gens peuvent penser de manière très sophistiquée de manière non consciente, cependant, des questions s’imposent quant à la relation entre le traitement conscient et non conscient. Quelle est la division exacte du travail entre ces deux parties de l’esprit ? La conscience est-elle vraiment le PDG ? Qui commande, au fait ?

Peut-être que les systèmes conscient et non conscient opèrent de la même manière selon les mêmes règles. De cette manière, les êtres humains ont la chance d’avoir deux systèmes redondants, comme les avions modernes ont un système de prise en charge si le premier cesse de fonctionner. Peut-être avons-nous deux systèmes de traitement de l’information pour la même raison que nous avons deux reins et deux poumons. La pensée efficace est tellement critique à notre bien-être, selon cette théorie, que nous avons développé deux esprits redondants qui sont capables d’effectuer exactement les mêmes tâches. Si l’un des deux patauge, c’est l’autre qui reprend le travail. Mais il doit y avoir une erreur ! Même si Freud sous-estimait la sophistication et la maturité de l’inconscient, il avait raison lorsqu’il disait que ce dernier a un caractère différent du soi conscient. Deux systèmes de traitement de l’information ont évolué qui diffèrent de manières intéressantes et servent des fonctions différentes.

Conscience, évolution et fonction

Peu de gens nieront le fait que des pressions quant à la sélection opèrent sur l’esprit/cerveau ainsi que sur le corps. Le fait que les humains ont un cerveau si similaire à celui des autres primates n’est certainement pas une coïncidence mais le résultat de similitudes dans notre passé évolutionniste. Et le fait que le cortex frontal est en proportion le plus grand chez les humains, suivis des grands singes et le plus petit chez les prosimiens comme les lémuriens et les tarsiers, est sûrement dû aux forces de la sélection naturelle.

Que devons-nous penser de ce fait quand nous essayons de comprendre la nature de l’esprit, comme les rôles de la pensée consciente et non consciente ? Il est raisonnable de penser que l’inconscient adaptable est plus vieux, en termes d’évolution, que la conscience. C’est-à-dire que la conscience pourrait être une acquisition plus récente que le traitement non conscient et présenterait donc des fonctions différentes. Le traitement non conscient partage les caractéristiques de tous les systèmes biologiques qui ont évolué tôt dans l’histoire de l’organisme. Par exemple, les systèmes plus anciens sont moins facilement perturbés ou endommagés que les nouveaux systèmes, ils émergent tôt dans l’organisme de l’individu et ils sont partagés par davantage d’espèces que les nouvelles adaptations. Chacune de ces propriétés est valable pour le traitement non conscient.

Si les gens pouvaient penser de manière efficace sans être conscients, pourquoi la conscience a-t-elle évolué? Il est tentant de conclure qu’elle a conféré un avantage de survie marqué, si on veut expliquer pourquoi elle est devenue une caractéristique universelle de l’esprit humain. Même si cela semble évident, il s’agit en fait d’une question qui reste en suspens et au cœur de nombreux débats.

Maintenant qu’il est accepté que Descartes avait tort sur deux sujets – l’esprit n’est pas séparé du corps et la conscience et l’esprit ne sont pas les mêmes choses – il y a eu une explosion d’intérêt pour la nature de la conscience, autant dans la presse populaire que dans les universités. Le magazine Discover a récemment nommé cette question l’un des mystères les plus importants à élucider. Des dizaines de livres, journaux et conférences de professionnels sont consacrés à ce seul sujet. Il y a quelques années, Daniel Dennett avait refusé une invitation de critique de livres sur la conscience pour la simple raison qu’il y en avait trop (34, selon lui).

Les philosophes disputent, avec une énergie renouvelée, de questions vieilles comme le monde: Comment l’état de conscience subjective est-il généré par le cerveau physique? Quelle est la nature de l’expérience consciente ? Pouvons-nous espérer un jour comprendre ce que signifie être une autre espèce ou même un autre être humain ? L’espèce humaine est-elle la seule à posséder une conscience ? La conscience a-t-elle une fonction, et si c’est le cas, quelle est-elle?

Ces questions sont de deux types: à quoi ressemble la conscience et que fait la conscience? Nous faisons davantage de progrès sur la seconde question que sur la première, dans un sens scientifique tout au moins. Le fait qu’il existe autant de théories sur la nature de la conscience (ce à quoi elle « ressemble ») que de philosophes étudiant cette question est très parlant et la manière d’aborder la question scientifiquement n’est pas claire. La fonction de la conscience est une question plus malléable et c’est celle que j’aborderai le plus. Avant de considérer comment atteindre au mieux la connaissance de soi, nous devons au moins progresser quant à savoir s’il y a un avantage à se connaître. Mieux comprendre (devenir conscient de choses auparavant inconnues sur nous-mêmes) change-t-il quoi que ce soit ? La personne ayant une compréhension limitée de la raison de ses réactions, par exemple, se conduit-elle différemment que la personne qui comprend beaucoup ?

Une analogie souvent utilisée est que la conscience est le président de la branche exécutive de l’esprit. Selon cette conception, il existe un grand réseau d’agences, d’aides, de responsables de cabinets et de personnel qui travaille dans l’ombre du président. C’est l’inconscient adaptatif, et un gouvernement qui fonctionne parfaitement ne pourrait pas exister sans lui. Il y a tout simplement bien trop à faire pour une seule personne et un président ne pourrait pas fonctionner sans ses (nombreuses) agences travaillant dans l’ombre. Le président est responsable de ce vaste réseau, faisant les politiques, prenant les décisions importantes et intervenant lorsque des problèmes sérieux se présentent. De toute évidence, la conscience a une fonction cruciale dans ces activités. L’inconscient adaptatif est subordonné à la conscience (le président) et est sous sa responsabilité. En même temps, le président qui devient trop « hors du coup » va au-devant de problèmes. S’il ignore ce qui se passe dans l’ombre (manque de compréhension de soi), les agences de l’inconscient adaptatif pourraient commencer à prendre des décisions qui sont contraires aux désirs du président.

Certains ont remis en cause l’analogie de la conscience semblable à un PDG, disant que la conscience pourrait bien ne pas jouer un rôle aussi crucial. Et à l’extrémité, nous avons les philosophes qui disent que la conscience ne sert à rien du tout. Ce courant, appelé « inessentialisme de la conscience » ou « épiphénomenalisme » pense que la conscience est un dérivé épiphénoménal d’un esprit non conscient et doué qui fait tout le vrai travail. La conscience est comme l’enfant qui « joue » à jeu vidéo dans une salle de jeux sans mettre d’argent dans la machine. Il bouge la manette, inconscient qu’il s’agit en fait d’un programme de démonstration indépendant de ses actions. L’enfant (la conscience) croit qu’il contrôle l’action alors que c’est en fait le logiciel de la machine (la non-conscience) qui contrôle tout.

Le philosophe Daniel Dennett remarque que cette vision compare la conscience davantage à l’attaché de presse qu’au président. L’attaché de presse peut observer et rapporter sur les fonctionnements de l’esprit mais ne joue aucun rôle dans la détermination des politiques et n’est pas au courant des nombreuses décisions faites derrière les portes fermées du bureau ovale. C’est un observateur, pas un joueur.

Comment cela se peut-il, demanderez-vous, alors qu’on dirait souvent que nous contrôlons nos actions consciemment ? Le travail récent de Daniel Wegner et Thalia Wheatley propose une réponse : l’expérience de la volonté consciente est souvent une illusion semblable au problème de la « troisième variable » dans les données correlationnelles. Nous avons souvent une pensée, suivie par une action et nous pensons que c’est cette pensée qui a provoqué l’action. En fait, une troisième variable, une intention non consciente peut avoir produit à la fois la pensée consciente et l’action. Ma décision de me lever du canapé et d’aller chercher quelque chose à manger, par exemple, ressemble beaucoup à une action voulue consciemment parce que juste avant de me lever, j’ai eu la pensée consciente « J’aurais bien envie d’un bol de céréales avec des fraises ». Il est possible, toutefois, que mon désir de manger soit survenu non consciemment et ait provoqué à la fois ma pensée consciente au sujet des céréales et mon voyage vers la cuisine. La pensée consciente peut avoir été complètement épiphénoménale et n’avoir eu aucune influence sur mon comportement, tout comme la conscience paraît être facultative pour trouver de la nourriture et survivre chez les espèces inférieures. Même les humains se comportent parfois de manière apparemment intentionnelle en l’absence de pensées conscientes pertinentes, comme lorsque je me retrouve à aller chercher un bol de céréales sans une seule fois penser consciemment à ce que je suis en train de faire et ni en ayant quelconque volonté de le faire.

Wegner et Wheatley reconnaissent que la volonté consciente n’est pas toujours une illusion, mais qu’elle peut l’être. La position la plus raisonnable, je pense, est entre les extrêmes de la conscience-PDG et de la conscience-attaché de presse-épiphénomène. Si la conscience était purement un épiphénomène, un livre sur la compréhension de soi ne serait pas très satisfaisant. Il donnerait aux gens un meilleure fauteuil d’où observer l’action mais ces observations ne pourraient pas changer le cours ni le résultat du match. D’un autre côté, nous avons déjà vu que l’inconscient adaptatif est très étendu et inclut des fonctions importantes telles que la détermination d’objectifs. Ainsi, je pense que l’analogie de la conscience-PDG ou entraîneur principal est aussi trompeuse. Nous pouvons croire que nous, êtres conscients, contrôlons tout mais c’est en tout cas en partie une illusion.

Le philosophe Owen Flanagan remarque que plusieurs présidents des Etats-Unis ont exercé différents niveaux de contrôle sur la politique gouvernementale et qu’une vision plus exacte du rôle de la conscience pourrait bien être la conscience-Ronald Reagan. Selon de nombreux historiens, Reagan était plus un pantin que la plupart des présidents et n’exerçait pas beaucoup de contrôle sur le gouvernement. Selon Flanagan, « Reagan était le représentant divertissant et éloquent pour une équipe de pouvoirs travaillant dur (en fait, des couches de pouvoirs), certains connus, d’autres inconnus. Reagan pensait sans doute qu’il remplissait son rôle de « Grand communicateur »…En fait, on peut se sentir président et l’être effectivement mais finalement contrôler moins qu’il n’y paraît à l’intérieur ou l’extérieur.»

En d’autres termes, nous en savons moins que nous le pensons sur notre propre esprit et exerçons moins de contrôle sur notre esprit que nous le pensons. Et pourtant nous avons une certaine capacité d’influence sur la manière dont notre esprit fonctionne. Même si l’inconscient adaptatif opère de manière intelligente à l’extérieur de nos capacités, nous pouvons influencer l’information qu’il utilise pour faire des suggestions et déterminer des objectifs. L’un des objectifs de ce livre est de proposer des manières de le faire.

Lors d’un sketch mémorable de Saturday Night Live dans les années 1980, le président Reagan était représenté comme un dirigeant brillant et intelligent et dont la personnalité publique de « Grand communicateur » n’était qu’une blague. En public, il était un acteur de Hollywood paternel et légèrement maladroit que les électeurs connaissaient et aimaient. En privé, c’était un visionnaire sans pitié tellement plus intelligent que ses conseillers qui pouvaient négocier brillamment avec les dirigeants étrangers. (Dans une scène, il durcit le ton avec un dirigeant iranien qui est au téléphone en lui parlant farsi). Le but de ce livre est de nous rendre tous davantage comme Ronald Reagan dans le sketch : un président qui sait et qui manipule, dans une certaine mesure, ce qui se passe dans l’ombre.

Caractéristiques de l’Inconscient adaptatif et de la Conscience

Mais que se passe-t-il dans l’ombre et comment cela diffère-t-il du traitement conscient ? Il est utile d’établir une liste des différentes fonctions de ces systèmes mentaux. Voici un tableau qui les résume.

L’insconscient adaptatif et la conscience.

Inconscient adaptatif Conscience
* Systèmes multiples * Système unique
* Détecte les schémas en ligne * Vérifie après les faits
* S’occupe de l’ici-maintenant * Prend de la distance
* Automatique (rapide, non intentionnel,sans effort) * Contrôlé (lent, intentionnel, incontrôlable, beaucoup d’effort)
* Rigide * Flexible
* Précoce * Plus lent à se développer
* Sensible à l’information négative * Sensible à l’information positive

SYSTEMES MULTIPLE ET UNIQUE

Comme nous l’avons remarqué plus tôt, il s’agit en fait d’une appellation impropre que de parler d’inconscient adaptatif car il s’agit en fait d’une série de modules qui effectuent des fonctions indépendantes à l’extérieur de la conscience. L’une des façons de savoir ceci est de se référer à des études de patients présentant des lésions au cerveau ; différentes aires du cerveau semblent être associées à des aspects très différents de l’apprentissage non conscient et de la mémoire. Les lésions dans certaines régions peuvent affecter la mémoire explicite, par exemple (la capacité de former de nouveaux souvenirs) mais laisser la mémoire implicite intacte (par exemple, la capacité d’apprendre de nouvelles capacités motrices). Les attaques d’apoplexie peuvent affecter les capacités linguistiques sans affecter les autres fonctions cognitives. Parce que l’inconscient adaptatif est une série de capacités indépendantes, certaines des propriétés de l’inconscient adaptatif que je décris peuvent s’appliquer davantage à certains modules qu’à d’autres.

La conscience, quant à elle, semble être une entité unique. Pour l’instant, nous ne savons pas encore comment la définir exactement et ni comment elle est liée au fonctionnement du cerveau. Il est relativement clair, cependant, qu’il s’agit d’un système mental solitaire et non pas une série de modules différents. Dans certains cas spéciaux, la conscience peut se diviser en deux ou davantage de systèmes indépendants comme dans les cas de personnalités multiples (bien que la nature exacte et la fréquence du trouble de la personnalité multiple soit au cœur de nombreux débats pour le moment). La plupart des gens, cependant, ne possèdent pas plus d’un moi conscient. Il n’y a qu’un président même si cette entité n’a pas autant de pouvoir ni de contrôle qu’il ne le croit.

DETECTEUR DE SCHEMAS ET VERIFICATEUR DE FAITS

De nombreux psychologues ont avancé l’argument selon lequel le travail de l’inconscient adaptatif est de détecter les schémas dans l’environnement aussi rapidement que possible et de signaler à la personne s’ils sont positifs ou négatifs. Un tel système présente des avantages évidents mais il a aussi un coût : plus l’analyse est rapide, plus elle sera susceptible de contenir des erreurs. Il serait avantageux d’avoir un deuxième système plus lent qui puisse fournir une analyse plus détaillée de l’environnement, repérant des erreurs faites lors de l’analyse initiale et rapide. C’est la fonction du traitement conscient.

Joseph LeDoux, par exemple, pense que les humains ont un « détecteur de danger » non conscient qui évalue l’information entrante avant qu’elle n’atteigne la conscience. S’il détermine que l’information est menaçante, une réponse de peur est déclenchée. Parce que l’analyse non consciente est très rapide, elle est très sommaire et contient parfois des erreurs. Il est donc utile d’avoir un système de traitement secondaire détaillé qui puisse les corriger. Supposons que vous soyez en balade et que vous voyiez un long objet brun et mince sur la route. Votre première pensée est « serpent ! » et vous vous arrêtez en inspirant un grand coup. Après vous êtes approché, cependant, vous réalisez qu’il s’agit en fait d’une branche d’arbre et vous continuez votre chemin. Selon LeDoux, vous faites une analyse initiale sommaire du bâton de manière non consciente, suivie d’une analyse consciente plus détaillée. Pas trop mal, comme combinaison de systèmes.

L’ICI ET MAINTENANT ET LA DISTANCE

Bien que le détecteur de schémas non conscient soit utile, il est lié à l’ici-et-maintenant. Il réagit rapidement à notre environnement immédiat, détecte habilement les schémas, nous alerte de tout danger et lance des comportements allant dans le sens de l’objectif. Ce qu’il ne peut pas faire, par contre, c’est anticiper ce qui arrivera demain, la semaine prochaine ou l’année prochaine et planifier en conséquence.

Un organisme ayant un concept de futur et de passé et qui est capable de réfléchir sur ces périodes à volonté est davantage en mesure de faire des projets à long terme efficaces que ceux qui n’en ont pas – fournissant un avantage de survie énorme. Dans certains organismes inférieurs, la planification pour le futur est innée : les écureuils « savent » qu’ils doivent faire des réserves de noix pour l’hiver et les oiseaux migrateurs « savent » quand voler vers le sud vers les climats plus cléments. Imaginez les avantages d’avoir un système mental plus flexible qui peut penser, réfléchir, considérer et envisager des futurs alternatifs et relier ces scénarios au passé. La pratique de l’agriculture, par exemple, demande une connaissance du passé et une pensée au futur : pourquoi mettre des semis en terre si nous ne pouvons pas imaginer ce qui va leur arriver dans les semaines à venir ?

L’idée que la conscience planifie pour le futur n’est probablement pas une grande surprise. Ceux qui sont partisans du modèle de la conscience-PDG s’accorderaient sur le fait qu’une fonction principale de la conscience est de planifier à long terme. Un bon PDG laisse les détails à ses subordonnés et passe son temps à travailler aux questions importantes, comme déterminer les objectifs à long terme et la manière de les mettre en place.

Notre modèle de conscience-Ronald Reagan, cependant, représente une planification à long terme légèrement différente. Le gouvernement fédéral (l’esprit) est un système vaste et interdépendant qui opère très bien au jour le jour. Le PDG peut envisager l’avenir et essayer de déterminer des objectifs à long terme mais pourrait trouver difficile les changements de politique. Souvent, le mieux qu’il puisse faire est de pousser l’énorme bureaucratie dans une direction légèrement différente. En fait, il est dangereux de faire des changements de politique pour lesquels l’esprit n’est pas conçu.

Prenez Herman, qui croit qu’il est un solitaire heureux lorsqu’il est seul pour faire ce qu’il aime alors qu’il a grand besoin non conscient de rapports avec les autres. Parce que c’est la vision consciente de son identité qui planifie pour son futur et détermine son comportement, Herman évite les grands rassemblements et les fêtes et choisit une profession de consultant en informatique afin de pouvoir travailler de chez lui. Toutefois, son besoin non conscient de rapports n’est pas assouvi par ces choix, ce qui le rend malheureux. La meilleure utilisation de la conscience est peut-être de nous mettre dans des situations dans lesquelles l’inconscient adaptatif peut travailler sans heurts. Et c’est le cas lorsque nous reconnaissons nos besoins et traits non conscients et planifions en conséquence.

Mais comment reconnaître nos besoins et motivations non conscients? C’est la question à un million d’euros. Pour l’instant, je remarque simplement que la capacité de réfléchir et planifier pour le futur donne aux êtres humains un énorme avantage mais que c’est une arme à double tranchant. Suivre nos désirs conscients peut être problématique s’ils entrent en conflit avec les désirs de l’inconscient adaptatif.

TRAITEMENT AUTOMATIQUE ET TRAITEMENT CONTROLÉ

C’est un fait bien connu que les gens peuvent effectuer de nombreuses actions (par ex. rouler à vélo, conduire une voiture et jouer du piano) rapidement, sans effort et avec peu d’attention consciente. Une fois que nous avons appris ces comportements moteurs complexes, nous pouvons mieux les effectuer lorsque nous sommes en pilote automatique et ne pensons pas consciemment à ce que nous faisons. Dès le moment où je pense à ce que font mon petit doigt et mon index lorsque je tape ce texte, je fais des fautes de typographie. Il existe un terme en athlétisme pour ceci : lorsqu’un joueur est « inconscient », il exécute sa tâche à un niveau optimal sans aucune conscience de ce qu’il est en train de faire exactement. Il est « en phase».

Bien que nous n’envisagions pas la pensée de la même manière, celle-ci peut néanmoins avoir lieu automatiquement. Tout comme jouer du piano peut devenir automatique, les manières habituelles de traiter l’information du monde physique et social peuvent l’être également. En effet, une caractéristique de l’inconscient adaptatif est sa capacité à opérer en pilote automatique. La pensée automatique a cinq caractéristiques : elle est non consciente, rapide, non intentionnelle, incontrôlable et sans effort. Comme le remarque le socio-psychologue John Bargh, les différents types de pensée automatique remplissent ces critères à des degrés différents ; pour le but que nous nous sommes fixé, nous pouvons définir l’automaticité comme une pensée qui répond à tous – ou presque tous – ces critères.

Nous avons déjà rencontré des exemples de ce type de pensée au Chapitre 2 – notamment la manière dont l’inconscient adaptatif sélectionne, interprète et évalue l’information entrante. Pensez au phénomène de la soirée, durant lequel l’inconscient adaptatif atténue toutes les conversations à part celle à laquelle nous participons tout en évaluant ce que les autres disent (et nous avertit si quelqu’un dit quelque chose d’important comme notre nom). Ce processus répond aux cinq critères de l’automaticité: il se passe rapidement, de manière non consciente et sans intention, dans la mesure où notre filtre non conscient opère même quand nous n’avons pas l’intention qu’il le fasse. C’est incontrôlable, dans la mesure où nous n’avons pas grand-chose à dire quant à l’opération du filtre non conscient et ne pourrions pas l’arrêter si nous le voulions. Enfin, il opère sans effort, dans la mesure où le filtre non conscient ne consomme pas beaucoup d’énergie ni de ressources mentales.

Un autre exemple de pensée automatique est la tendance à catégoriser et stéréotyper les autres. Lorsque nous rencontrons une personne pour la première fois, nous la cataloguons selon sa race, son sexe ou son âge très rapidement, sans même y penser. Ce processus de catalogage automatique est probablement inné ; nous sommes conçus pour cataloguer les gens. La nature de ces catégories, cependant, et le contenu de nos stéréotypes n’est certainement pas inné. Personne ne naît avec un stéréotype bien particulier au sujet d’un autre groupe mais une fois que nous comprenons ces stéréotypes, en général de notre culture immédiate, nous avons tendance à les appliquer non consciemment, de manière non intentionnelle, incontrôlable et sans effort. Par contre, la pensée consciente a lieu plus lentement, de manière intentionnelle (typiquement, nous pensons ce que nous voulons penser), de manière contrôlée (nous sommes davantage capables d’influencer ce que nous pensons) et avec effort (il est difficile de garder notre esprit conscient sur quelque chose lorsque nous sommes distraits ou préoccupés).

LA RIGIDITÉ DE L’INCONSCIENT ADAPTATIF

Un désavantage d’un système qui traite l’information rapidement et de manière efficace est qu’il est lent à répondre à de nouvelles informations contradictoires. En fait, nous déformons souvent inconsciemment les nouvelles informations pour qu’elles s’adaptent à nos idées préconçues, rendant pratiquement impossible la compréhension que ces idées sont en fait fausses. Un exemple est celui de mon idée préconçue sur Phil (l’homme que je l’ai rencontré à la réunion de parents d’élèves), comme étant un homme agressif et impoli dont j’avais entendu parler alors qu’il ne l’était pas.

Que se passe-t-il lorsque le système non conscient détecte rapidement une violation de schéma ? Reconnaît-il que l’ancienne façon de voir les choses n’est plus d’application? Supposons par exemple qu’un patron d’entreprise remarque (à un niveau non conscient) que les deux derniers employés qu’elle a dû licencier avaient des diplômes d’universités peu importantes et au programme artistique et que les trois dernières personnes qu’elle a promues avaient des diplômes de grandes universités d’état. C’est l’époque des évaluations et elle évalue de nouveaux employés dont certains sont allés dans de petites universités et d’autres dans de grandes universités. En moyenne, les deux groupes ont obtenu les mêmes résultats, même si chacun a brillé davantage dans certaines tâches que dans d’autres. Comment évaluera-t-elle ces employés ?

Un système intelligent et flexible reconnaîtrait que la corrélation apprise ultérieurement, d’un petit échantillon, ne s’applique pas pour ce plus grand échantillon d’employés. Et pourtant, une fois que la corrélation est apprise, le système non conscient a tendance à le voir là où il n’existe pas, devenant de plus en plus convaincu que la corrélation est vraie. Lorsqu’elle évalue les employés qui sont allés dans des universités moins prestigieuses, la PDG peut se concentrer et se rappeler toutes les fois où ils n’ont pas réussi. Lorsqu’elle évalue les employés qui sont allés dans de grandes universités, elle se rappellera certainement des situations où ils ont excellé, renforçant ainsi sa croyance que la taille de l’alma mater d’une personne influence ses résultats – même si ce n’est pas le cas.

Pire encore, les gens peuvent sans le savoir se comporter de façon à réaliser leurs attentes, comme l’a démontré l’étude devenue un classique de Robert Rosenthal et Lenore Jacobson sur les prophéties qui s’accomplissent. Ils ont observé que les professeurs ne voyaient pas seulement leurs élèves comme ils s’attendaient à ce qu’ils soient mais agissaient de sorte à réaliser ces attentes. Au début de l’année scolaire, ils ont distribué un test à tous les élèves d’une école primaire et ont dit aux professeurs que certains des élèves avaient de si bons résultats qu’ils deviendraient de très bons élèves. En fait, ce n’était pas forcément le cas : les élèves identifiés comme futurs bons élèves avaient été choisis au hasard par les chercheurs. Ni les élèves ni leurs parents n’ont ensuite été mis au courant des résultats du test. Les « futurs bons élèves» ne différaient des autres que dans l’esprit des professeurs.

Lorsque les chercheurs ont testé tous les enfants à nouveau à la fin de l’année, à l’aide cette fois d’un test de QI, les élèves catalogués comme « futurs bons élèves » présentaient un QI significativement plus élevés que les autres. Les professeurs les avaient traités différemment, de sorte que leurs attentes étaient devenues réalité.

Les attentes des professeurs quant à leurs élèves étaient conscientes, mais la façon dont ils réalisèrent ces attentes ne l’était pas.Lorsque les professeurs s’attendaient à ce que leurs élèves obtiennent de bons résultats, ils leur donnaient sans le savoir plus d’attention personnelle, les mettaient davantage au défi, leur donnaient un meilleur retour sur leur travail. Myra et David Sadker disent qu’une prophétie qui se réalise de manière similaire, en opérant à un niveau inconscient, influence les résultats relatifs des garçons et des filles dans les classes américaines. Lors d’une étude, les Sadkers ont montré à des professeurs une discussion filmée dans une classe et leur ont demandé de contribuer davantage à cette discussion. Garçons et filles. Les professeurs ont déclaré que les filles avaient participé davantage que les garçons. Ce n’est que lorsque les Sadkers ont demandé de regarder le film et de compter le nombre de fois où les garçons et les filles avaient pris la parole que les professeurs ont pu voir que les garçons parlaient davantage que les filles dans un rapport de trois pour un.

A un niveau non conscient, disent les Sadkers, les professeurs traitent souvent les garçons de manière plus favorable que les filles, ce qui fait que les garçons obtiennent de meilleurs résultats dans leurs cours. L’esprit non conscient peut sauter sur la conclusion rapidement (« les garçons de mon cours de math sont plus intelligents »), ce qui mène les professeurs à traiter les garçons de manière préférentielle – même lorsqu’ils croient, de manière consciente, traiter tout le monde de la même façon.

On peut considérer que la tendance de l’inconscient adaptatif de tirer des conclusions hâtives et de ne pas changer d’avis lorsqu’il est confronté à des preuves qui le contredisent, est responsable des problèmes de société les plus inquiétants, comme l’omniprésence des préjugés raciaux (discutée au chapitre 9). Pourquoi l’inconscient adaptatif ferait-il des déductions aussi erronées ? Une fois encore, le fait que les processus mentaux nous aient donné un avantage quant à notre survie ne signifie pas pour autant qu’ils ne se trompent jamais ; en fait, les avantages qu’ils fournissent (par exemple les évaluations et catégorisations rapides) produisent souvent des dérivés malencontreux.

FAIRE AVANT DE SAVOIR

Les enfants sont tout spécialement enclins à agir en pilote automatique, leur inconscient adaptatif guidant leur comportement de manière sophistiquée avant même qu’ils ne soient conscients de ce qu’ils font ou de la raison pour laquelle ils le font. Les capacités non conscientes comme l’apprentissage et la mémoire implicites apparaissent tôt, avant que les enfants n’aient la faculté de raisonner à un niveau très sophistiqué. Les nouveau-nés ont la capacité de se souvenir de chose implicitement (non consciemment) à la naissance ou même avant (in utero) alors que la faculté de se souvenir de choses explicitement (consciemment) ne commence pas à se développer avant la fin de la première année de la vie. De plus, les parties du cerveau qui paraissent être impliquées dans la mémoire explicite se développe plus tard dans l’enfance que les parties du cerveau qui sont impliquées dans la mémoire implicite.

Les adultes ont souvent le même dilemme: ils n’ont pas accès à leur esprit non conscient et dépendent des interprètes conscients pour comprendre ce qui se passe dans leur propre tête. Les adultes, au moins, ont un interprète intelligent et sophistiqué qui construit souvent une histoire exacte. Les enfants sont tout particulièrement susceptibles de ne pas comprendre parce que leur interprète conscient se développe plus lentement et n’a pas encore la sophistication de deviner ce que l’esprit non conscient est en train de faire. Ce problème crée un dilemme pour les psychologues qui s’intéressent au développement de l’esprit. L’une des façons les plus faciles d’évaluer ce que pensent les gens est de leur demander et de nombreuses études du développement cognitif se basent sur les rapports d’enfants. Parce que le système conscient se développe plus lentement que le système non conscient, se baser uniquement sur ces rapports peut donner une réponse biaisée quant à l’âge auquel une faculté ou un trait se développe. Cette erreur a été faite dans certains domaines bien connus de la recherche développementale.

Quand les enfants apprennent-ils le principe de réduction ? Suzie et Rosemary ont pratiqué le piano pendant une demi-heure. La mère de Suzie lui a donné une glace pour avoir pratiqué alors que Rosemary a pratiqué sans en avoir reçu. Qui a le plus apprécié de jouer du piano ? La plupart des adultes disent que c’est Rosemary, car Suzie était motivée en partie par la récompense. Parce que Rosemary a pratiqué sans recevoir de récompense, elle était probablement motivée davantage par la joie de jouer en elle-même. Ce concept est connu sous le nom de principe de réduction, la tendance à abaisser notre estimation du rôle causal d’un facteur (intérêt intrinsèque de jouer du piano) car d’autres causes possibles sont présentes (la glace).

Les psychologues développementaux se sont intéressés à l’âge auquel les enfants commencent à utiliser le principe de réduction. Dans l’étude typique, les enfants écoutaient des histoires comme celle de Suzie et Rosemary et donnaient leur avis quant à celle qui appréciait le plus l’activité. Avant l’âge de 8 ou 9 ans, les enfants semblent utiliser un principe d’addition selon lequel ils pensent que les activités effectuées pour une récompense sont plus appréciées (pensant que l’intérêt intrinsèque + récompense = plus grand intérêt intrinsèque). A 8 ou 9 ans, les enfants commencent à utiliser le principe de réduction, pensant que les gens qui font les choses contre une récompense les aiment moins que ceux qui ne le font pas (par ex. : intérêt intrinsèque + récompense = moins d’intérêt intrinsèque).

Mais les études qui se basent sur ce que les enfants font plutôt que sur ce qu’ils disent montrent que les enfants peuvent utiliser le principe de réduction bien avant 8 ou 9 ans. Dans ces études, les enfants reçoivent une récompense pour avoir effectué une activité intéressante eux-mêmes et leur intérêt conséquent pour cette activité est mesuré en observant à quel point ils choisissent de s’y investir. Par exemple, Mark Lepper, David Greene et Richard Nisbett ont demandé à des enfants de maternelle de 3 à 5 ans de dessiner avec un marqueur, ce qui était nouveau à l’époque, des activités amusantes pour les petits. Certains étaient récompensés avec un « Certificat de Bon Joueur » pour avoir dessiné avec ces marqueurs et certains ne l’étaient pas.

Plus tard, les chercheurs placèrent les marqueurs dans la classe pendant une période de jeu libre et ont calculé pendant combien de temps chaque enfant jouait avec ceux-ci. Comme prévu, les enfants qui avaient été récompensés plus tôt jouaient de toute évidence moins avec les marqueurs que ceux qui n’avaient pas été récompensés. Ils semblaient avoir appliqué le principe de réduction à leur propre comportement, concluant – pas nécessairement consciemment – que s’ils avaient joué avec les marqueurs afin d’obtenir le « Certificat de Bon Joueur », c’est qu’ils n’avaient pas dû apprécier les marqueurs tant que ça.

Pourquoi les enfants n’utilisent-ils pas ce même principe de réduction lorsqu’ils expliquent le comportement des gens avant l’âge de 8 ou 9 ans ? Peut-être que l’inconscient adaptatif apprend le principe de réduction avant l’interprète conscient. Les jeunes enfants agissent selon le principe de réduction parce que leur système de déduction non conscient dicte leur comportement (par exemple, s’ils jouent avec des marqueurs en classe). Interpréter le comportement consciemment et rapporter verbalement pourquoi il a lieu, cependant, est le travail du système conscient, qui prend plus de temps à apprendre et appliquer que le principe de réduction.

Ce schisme entre ce que les gens font et ce qu’ils disent persiste à l’âge adulte. Sur la base de ce qu’ils font, les adultes semblent avoir souvent réduit leur intérêt pour une activité récompensée. Pendant des périodes de loisirs sans contraintes, ceux qui sont récompensés pour avoir pratiqué l’activité (comme faire des puzzles) passent moins de temps à effectuer l’activité que ceux qui ne l’ont pas été. D’après les rapports faits, cependant, ils ne semblaient pas avoir moins d’intérêt pour l’activité : ils déclarent qu’ils aiment l’activité autant que les gens qui n’ont pas été récompensés.

Si deux systèmes sont bien engagés dans ces études, un système non conscient qui détermine ce que font les gens et un système conscient qui détermine ce que les gens disent, y a-t-il moyen de les synchroniser davantage ? Comment le système conscient peut-il faire un meilleur travail de déduction de ce que le système non conscient sait déjà? Comme la conscience paraît prendre plus de temps pour apprendre le principe de réduction, peut-être qu’il a besoin d’un peu plus de direction pour l’appliquer. C’est-à-dire, alors que le système non conscient réduit très facilement l’intérêt intrinsèque en présence de récompenses, le système conscient doit y penser un peu plus.

J’ai testé cette hypothèse avec Jay Hull et Jim Johnson dans une étude durant laquelle des élèves d’une université recevaient une récompense pour avoir joué avec un puzzle intéressant. Comme dans de nombreuses études de ce type, le comportement des élèves indiquait que la récompense réduisait leur intérêt pour le puzzle : ils jouaient moins avec le puzzle durant la période de temps libre qui suivait que ceux qui n’avaient pas reçu de récompense. Comme c’est également commun, cependant, les élèves n’ont pas rapporté sur le questionnaire qu’ils n’aimaient pas le puzzle à moins qu’ils aient été sollicités au préalable de penser à la raison de leurs actions. Alors que mettre les gens dans ce mode de réflexion n’influençait pas, en général, leur comportement, ils s’investissaient moins dans l’activité s’ils avaient été récompensés pour celle-ci, cela influençait quand même leur rapport d’intérêt pour l’activité. Lorsqu’ils étaient dans ce mode, les gens qui avaient été récompensés pour avoir fait l’activité rapportaient à présent qu’ils l’aimaient moins. Ces résultats suggèrent que lorsque les gens y pensent vraiment, ils peuvent appliquer le principe de réduction, déduisant qu’ils doivent aimer une activité s’ils sont récompensés pour celle-ci. S’ils n’y pensent pas avec attention, cependant, leur système conscient n’applique pas le principe de réduction (qui, après tout, a été appris plus tard dans leur développement), même si l’inconscient adaptatif, lui, l’a déjà fait.

Quand les enfants acquièrent-ils une théorie de l’esprit ? A un moment, les gens comprennent qu’ils ne sont pas les seuls à posséder un esprit – les autres aussi. Parce que nous ne pouvons pas dire cela en regardant directement à l’intérieur de la tête de quelqu’un, nous développons ce que les psychologues appellent une théorie de l’esprit – la déduction que les autres ont des pensées, des croyances, des sentiments, tout comme nous. Nous croyons que les êtres humains et les objets inanimés sont très différents (les êtres humains ont un esprit, les pierres n’en ont pas), nous regardons souvent dans la même direction que les autres (nous voulons apprendre ce qu’ils pensent que nous ne savons pas), nous pouvons faire semblant d’être quelqu’un d’autre (en simulant leurs pensées et sentiments) et nous essayons souvent de tromper les autres (en les encourageant à développer de fausses croyances). Ce sont des signes que nous avons une théorie de l’esprit.

Nous faisons rarement semblant d’être une pierre ou essayons de duper un arbre, justement parce que nous pensons qu’ils n’ont pas d’esprit contenant des croyances, pensées et sentiments.

La pensée dominante est que la théorie de l’esprit se développe vers 4 ans, comme le démontrent les résultats d’enfants dans ce qui s’appelle le paradigme de la fausse croyance. Dans une étude typique, les enfants observent un acteur placer quelque chose dans un endroit caché. Ils pourraient voir Matt, par exemple, cacher un bonbon dans une boîte et quitter la pièce. Sally entre dans la pièce, trouve le bonbon et le cache dans un panier à environ 50 cm de là. Lorsque Sally sort et que Matt revient, tout est prêt. Où Matt cherchera-t-il le bonbon : dans la boîte où il l’a déposé ou dans le panier où Sally l’a caché ? La plupart des enfants de 4 ans répondent : « dans la boîte où il l’a caché. » Il est pour eux évident que Matt cherchera dans la boîte parce qu’il n’a pas vu Sally le déposer dans le panier. La plupart des enfants de 3 ans, par contre, disent que Matt regardera dans le panier. Ils semblent incapables de séparer leur propre connaissance de celle d’une autre, pensant que s’ils savent que le bonbon est dans le panier, Matt le sait aussi. Ils n’ont pas une théorie de l’esprit bien développée qui leur dit que les autres ont des croyances différentes des leurs.

Mais est-ce vraiment le cas? Wendy Clements et Josef Perner ont effectué une variation intéressante sur la fausse croyance qui suggère que même les enfants de 3 ans ont une théorie de l’esprit, tout au moins à un niveau implicite ou non conscient. Leur étude était très similaire à celle décrite ci-dessus à l’exception qu’en plus de demander aux enfants où Matt chercherait le bonbon, ils ont également observé où les enfants regardaient lorsque Matt revenait dans la pièce : est-ce qu’ils regardaient là où Matt l’avait caché ou à l’endroit où il avait été placé par quelqu’un d’autre ? Les chercheurs pensaient que les enfants regarderaient d’abord là où ils pensaient que Matt chercherait le bonbon. S’ils avaient une théorie de l’esprit correcte, ils devaient regarder où Matt pensait que se trouvait le bonbon, pas où ils pensaient qu’il se trouvait. S’ils n’avaient pas une théorie de l’esprit correcte, ils devaient regarder là où ils savaient qu’il se trouvait, pas là où Matt pensait qu’il se trouvait.

Sur l’une des mesures standard où les enfants disent que Matt va regarder, les chercheurs trouvèrent la même chose que durant les études précédentes: presqu’aucun des très jeunes enfants (ceux entre 2 ans et 5 mois et 2 ans et 10 mois) ne répondait « convenablement » à la question; c’est-à-dire la plupart disait que Matt regarderait dans le panier, là où ils savaient qu’il se trouvait, suggérant qu’ils n’avaient pas une théorie de l’esprit. Dans les groupes d’enfants plus âgés, le pourcentage d’enfants qui donnèrent la bonne réponse augmentait de manière progressive, comme à l’âge de 4 ans, âge auquel la plupart des enfants donnèrent la bonne réponse.

Quand à l’endroit où les enfants regardaient quand Matt revenait dans la pièce, le regard des enfants plus jeunes était cohérent avec leur rapport verbal : ils regardaient le panier où ils savaient que le bonbon se trouvait et dirent que c’est là où Matt regarderait. C’est-à-dire que ces deux mesures indiquent que ces enfants n’ont pas de théorie de l’esprit. Cependant, les deux mesures diffèrent grandement chez les enfants autour de l’âge de trois ans. Ils regardaient au bon endroit même s’ils avaient donné une réponse différente lorsqu’on leur avait demandé où Matt chercherait le bonbon. A en juger par leurs actions, les enfants avaient développé une théorie de l’esprit plus tôt que ce que qui était révélé par ce qu’ils avaient dit. Les enfants qui avaient trois ans et huit mois regardaient au bon endroit et donnaient la bonne réponse lorsqu’on la leur demandait.

La meilleure explication de ceci et des études suivantes est que les mesures visuelles et verbales reflètent différents types de connaissance qui se développent à différents rythmes. La mesure visuelle peut avoir exploité un type non conscient et implicite de connaissance, en mes termes, une connaissance acquise par l’inconscient adaptatif alors que la mesure verbale exploite une compréhension consciente d’une théorie de l’esprit qui prend plus de temps à se développer. Il existe même des preuves que les primates non humains ont une théorie de l’esprit rudimentaire, à en juger par l’endroit où ils regardent pendant un exercice de fausse croyance comme celle décrite ci-dessus. Donc, les très jeunes enfants et même peut-être les primates non humains peuvent posséder une théorie de l’esprit qui guide leur comportement. Cette vision est tout à fait compatible avec la littérature développementale sur la compréhension des enfants du principe de réduction. Les psychologues développementaux qui se basent trop sur les mesures verbales pourraient bien ne pas rendre aux enfants ce qui leur est dû. Ils étudient le système conscient verbal des enfants qui se développe plus lentement que l’inconscient adaptatif.

Le système conscient rattrape-t-il son retard ? Les capacités conscientes des gens sont peut-être particulièrement limitées en début de vie mais lorsqu’ils atteignent l’âge adulte, ils acquièrent une conscience complète de leur identité et comprennent bien mieux leur inconscient adaptatif. Bien que les théories conscientes et la compréhension des gens deviennent plus sophistiquées avec l’âge, nous avons des raisons de croire que les gens ne le comprennent pas parfaitement.

Un exemple de ceci est la capacité des gens à détecter des schémas complexes dans l’environnement. Comme nous l’avons vu, le système non conscient est doué pour la détection rapide et exacte des schémas. Rappelez-vous l’étude de Pawel Lewicki, Thomas Hill et Elizabeth Bizot mentionnée au Chapitre 2 durant laquelle les gens apprenaient une règle très complexe qui prédisait où la lettre X apparaîtrait sur l’écran, comme indiqué par le fait que leurs résultats s’amélioraient avec le temps et se détérioraient lorsque la règle changeait. Aucun des participants n’avait jamais appris la règle consciemment ; l’inconscient adaptatif avait clairement battu le système conscient dans ce cas.

De nombreuses études sur la détection de la covariation montrent que le système conscient n’est pas à la hauteur pour détecter les liens entre deux variables (par exemple s’il existe un lien entre la couleur des cheveux de quelqu’un et leur personnalité). Afin de détecter de telles relations, le lien doit être très fort et les gens ne doivent pas avoir de théorie préalable qui les mette en erreur à ce sujet. Par exemple, beaucoup de gens continuent de croire qu’il y a plus de risque d’attraper un rhume s’ils sortent sans manteau en hiver même s’il n’existe aucune preuve que l’exposition aux températures hivernales soit liée au rhume. La plupart des gens sont inconscients du lien entre le fait de se toucher le nez et les yeux et le fait d’attraper un rhume, même s’il existe de nombreuses preuves que c’est la manière principale dont les virus de la rhinite entrent dans notre corps. L’inconscient adaptatif n’est pas parfait et peut ne pas avoir reconnu ce lien non plus. Ou peut-être qu’il l’a reconnu, en nous empêchant de nous toucher les yeux davantage !

L’INCONSICENT ADAPTATIF EST-IL PLUS SENSIBLE A L’INFORMATION NÉGATIVE ?

Nous arrivons à présent à la supposition sur les différences entre le traitement non conscient et conscient : il pourrait y avoir une division du travail dans le cerveau selon laquelle l’inconscient est plus sensible à l’information négative que le soi conscient.

Comme mentionné plus tôt, Joseph LeDoux a montré que les animaux et les gens possèdent des détecteurs de danger préconscients qui évaluent leur environnement très rapidement. Le thalamus sensoriel évalue l’information entrante avant qu’elle n’atteigne la conscience. S’il détermine que l’information est menaçante, il déclenche une réaction de peur. En termes évolutionnistes, on peut voir à quel point il est adaptatif pour le cerveau de déclencher une réaction de peur à un stimulus dangereux (en fait, négatif) dès que possible. 

Rappelez-vous également l’expérience d’Antoine Bechara et de ses collègues durant laquelle les gens développaient une intuition leur signalant quel paquet de cartes avaient le meilleur rendement avant de savoir consciemment quels paquets étaient les meilleurs. Les cartes des paquets A et B donnaient les plus gros gains ou pertes d’argent et provoquaient une perte si elles étaient jouées de manière consistante. Les cartes dans les paquets C et D donnaient de petits gains ou pertes d’argent, ce qui provoquait un gain si elles étaient tirées de manière consistante. Les gens développèrent rapidement une intuition (comme indiqué par leur réponse de conductivité cutanée), les prévenant que les paquets A et B devaient être évités.

Mais comment leur inconscient adaptatif avait-il compris cela? Une possibilité est qu’il a compté les différentes cartes et a compris, qu’en moyenne, le paquet A et B résultaient en une perte. Il est également possible, cependant, qu’il avait une stratégie plus simple : éviter les grandes pertes. Si le système non conscient est particulièrement sensible à l’information négative, il devrait se concentrer sur les grosses pertes qui apparaissaient parfois dans le paquet A. Ceci indique, et c’est intéressant, que le système non conscient ne fera pas toujours le bon choix. Par exemple, si l’un dans l’autre, les paquets A et B résultaient en un rendement plus élevé malgré les grosses pertes occasionnelles, l’inconscient adaptatif éviterait les paquets qui génèreraient le plus d’argent.

Il existe de plus en plus de preuves que l’information positive et négative est traitée dans des parties différentes du cerveau, mais l’étendue des différentes régions cérébrales effectuant le traitement conscient et non conscient n’est pas claire. Il existe au moins la possibilité que l’inconscient adaptatif ait évolué et soit devenu une sentinelle pour les évènements négatifs de notre environnement.
L’Inconscient adaptatif est-il bête ou intelligent?

Quelle partie du cerveau est-elle plus intelligente, au fond ? Cette question a été posée par différents chercheurs, notamment le socio-psychologue Anthony Greenwald. Il a conclu que la cognition inconsciente est un système assez primitif qui peut analyser les informations de manière limitée uniquement. Il suggère que la recherche moderne a révélé un type très différent d’inconscient que celui de Freud, un inconscient bien moins intelligent.

Greenwald s’est principalement intéressé à une étude qui présentait des mots aux gens à des vitesses trop élevées pour être perçus consciemment. Plusieurs études ont trouvé que des mots présentés de manière subliminale peut influencer les réactions des gens jusqu’à un certain point. Par exemple, Draine et Greenwald ont présenté des mots sur un ordinateur à des gens (par exemple « méchant », « paix ») et leur ont demandé de faire des jugements très rapides si ces mots étaient positifs ou négatifs. Sans que les participants ne le sachent, ces mots étaient précédés par des présentations très rapides de mots « d’amorçage» qui étaient également positifs ou négatifs. Les mots « d’amorçage» apparaissaient de manière si rapide que les gens ne les voyaient pas consciemment. Néanmoins, ils influençaient la réaction des gens aux deuxièmes mots cibles. Lorsque le mot d’amorçage était d’une valeur opposée au mot cible, par exemple, lorsque « paix » était précédé par le mot « meurtre », les gens étaient plus susceptibles de faire des erreurs et de juger « paix » comme négatif. Lorsque l’amorçage était équivalent au mot cible – lorsque le mot « paix » était par exemple précédé par une présentation subliminale de « coucher de soleil » – les gens faisaient très peu d’erreurs et jugeaient « paix » comme positif. La plupart des psychologues considèrent cela comme une preuve que les gens avaient vu inconsciemment le mot subliminal et avait traité sa signification, ce qui interférait ou aidait la décision quant au second mot.

Greenwald remarque, cependant, que la capacité de l’esprit inconscient de reconnaître et traiter subliminalement les mots présentés est limitée. Il n’existe pas de preuve, par exemple, qu’il peut percevoir la signification d’une séquence de deux mots différente de la signification de chaque mot individuellement. Pensez au mot « pertes ennemies » qui a une signification positive lorsque lue comme une unité mais une signification négative lorsque les mots sont lus individuellement. Lorsque des séquences de deux mots comme celle-ci apparaissent subliminalement, les gens prennent la signification des mots individuels (négative, dans l’exemple donné), pas la signification de la séquence. Dès lors, l’esprit inconscient pourrait avoir des capacités cognitives limitées.

La conclusion est en contradiction, cependant, avec la majorité de ce que nous venons de voir, par exemple, l’étude montrant que l’esprit non conscient est supérieur à l’esprit conscient pour détecter des covariations dans l’environnement. Il n’est pas surprenant, peut-être, que notre esprit puisse juger d’information de manière limitée lorsqu’il la voit quelques centièmes de seconde. Ce qui est plus surprenant est qu’il puisse détecter la signification d’un mot qui apparaisse aussi rapidement. En fait, une question souvent ignorée est que l’esprit inconscient fait un travail supérieur à celui de l’esprit conscient dans de tels cas. Même s’il ne fait que des jugements rudimentaires de mots apparaissant rapidement, il obtient de meilleurs résultats que l’esprit conscient, qui n’a aucune idée qu’il vient de voir quoi que ce soit. Dans de tels cas, l’esprit inconscient est plus intelligent que l’interprète conscient.

Qu’en est-il des gens qui ont plus de temps pour examiner et traiter l’information entrante ? Comme nous l’avons vu, l’esprit non conscient obtient quand même de meilleurs résultats que le soi conscient lors de quelques tâches, comme la détection de la covariation. Une étude a trouvé, par exemple, que les gens pouvaient apprendre un règle compliquée selon laquelle une présentation de stimulus lors d’un essai dépendait de ce qui avait été présenté 7 essais plus tôt, même s’ils ne pouvaient pas se souvenir consciemment de ce qui avait été présenté il y a aussi longtemps.

Certainement, l’inconscient adaptatif peut être rigide et inflexible, se cramponnant à des idées préconçues et des stéréotypes même lorsqu’ils ont été infirmés, comparé à l’esprit conscient plus flexible. Il n’y a pas de réponse simple à la question de savoir à quel point chaque système est intelligent ou bête. Cela dépend de ce que vous leur demandez de faire. L’inconscient adaptatif est plus que l’esprit conscient dans certains cas (détecter les covariations), mais moins dans d’autres. Ils sont en fait différents et leur mettre une étiquette « intelligent » ou « bête » est donc arbitraire. Une approche plus utile est de repérer les différences et d’essayer de comprendre les fonctions des deux systèmes.L’inconscient adaptatif est un système plus ancien destiné à scanner l’environnement rapidement et détecter des schémas, tout particulièrement ceux qui représentent un danger pour l’organisme. Il apprend les schémas facilement mais ne les oublie pas très bien ; c’est un appareil à déduire rigide et inflexible. Il se développe tôt et continue de guider le comportement durant l’âge adulte.

Plutôt que de jouer le rôle de PDG, le soi conscient se développe plus lentement et ne rattrape jamais son retard dans certains domaines comme celui de la détection de schémas. Mais il fournit une vérification à la vitesse et avec l’efficacité de l’apprentissage non conscient, permettant aux gens de réfléchir et de planifier pour le futur.

Il est tentant de voir le tandem de la pensée non consciente et consciente comme un système extrêmement bien conçu qui opère de manière optimale. Mais ce serait une erreur. Tout d’abord, il n’y a pas eu de conception. En ingénierie, de vieux designs peuvent être complètement rejetés et de nouveaux créés de toute pièce. Les frères Wright, par exemple, n’ont pas pris une charrette pour y coller des ailes pour en faire une machine volante ; ils étaient capables de partir de rien et de construire chaque partie de leur avion avec leur objectif final (voler) à l’esprit. En comparaison, la sélection naturelle opère sur l’état actuel d’un organisme, de sorte que de nouveaux systèmes évoluent en partant d’anciens. Ce n’est pas comme si quelqu’un avait dessiné les plans d’un esprit humain. L’évolution fonctionne avec ce dont elle dispose.

L’esprit humain est une réussite incroyable, peut-être la plus incroyable d l’histoire de la Terre. Cela ne signifie pas, cependant, que c’est un système optimal parfaitement conçu. Notre connaissance consciente de nous-mêmes peut être très limitée, à notre péril.

 

Notes :

(1) Priming : effet de la mémoire implicite selon lequel l’exposition à un stimulus influence la réaction à un autre stimulus.

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