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Publié le 22 Fév, 2013 dans Science de l'Esprit

Internet menace l’intelligence

(Source : Québec Science – Merci à Clara)

Un usage intensif des technologies numériques nuit à la mémoire et à notre faculté de concentration. Il rend notre vie intellectuelle plus superficielle. Une entrevue avec l’iconoclaste du Web Nicholas Carr.

 

Vous avez décidé d’écrire l’essai Internet rend-il bête? après avoir constaté que le Net perturbait votre capacité de concentration.

Je suis moi-même accro du Web. Dans le cadre de mes fonctions de journaliste, j’utilise beaucoup Internet. Mais, il y a quelques années, je me suis aperçu que j’avais de plus en plus de difficulté à lire des livres ou de longs articles. Après avoir parcouru quelques paragraphes, mon esprit était complètement ailleurs. J’avais de plus en plus de mal à me concentrer sur une tâche exigeante ou à ne faire qu’une seule chose à la fois. Je ne réfléchissais plus de la même manière; j’ai eu alors l’impression que mon cerveau était en train de changer.

J’ai fini par arriver à la constatation effarante que toute lecture approfondie était devenue ardue pour moi. Mon livre Internet rend-il bête? n’est rien d’autre qu’une vaste enquête sur les transformations majeures que subit le rapport «lecture-réflexion» sous l’effet de la technologie numérique.
Peut-on vraiment se «désintoxiquer» du Net?

Cette cure de désintoxication fut pour moi une épreuve. Pendant l’écriture du livre Internet rend-il bête?, j’ai désactivé mes comptes Twitter et Facebook, cessé d’alimenter mon blogue et limité la consultation de mes courriels à deux ou trois fois par jour. Un vrai calvaire!

De temps en temps, je trichais en m’offrant une journée entière d’«orgie» sur le Net! Depuis la publication d’Internet rend-il bête?, j’utilise le Web avec beaucoup plus de modération. Je ne puis plus être joint 24 heures sur 24. Ça énerve beaucoup mes amis et mes collègues de travail, mais c’est le prix que j’ai dû payer pour retrouver une concentration fonctionnelle.
Votre acte d’accusation est lourd: «Le Net, qui nous donne bien plus de distractions que nos ancêtres n’en ont jamais eues, drogue notre cerveau, nous abrutit et décourage la réflexion en nous rendant rétifs à tout effort intellectuel.» Ces griefs ne sont-ils pas excessifs?

Je ne prétends pas qu’il soit impossible de lire ou de réfléchir en profondeur sur le Net. Mais il est indéniable qu’il n’encourage pas une attention soutenue et prolongée. Une page imprimée dans un livre ou un magazine est un bouclier contre les distractions. Au contraire, le Web, avec sa kyrielle d’hyperliens, ne cesse de distraire les internautes. Il nous incite à réaliser plusieurs tâches quasi simultanément et à consulter en quelques minutes une nuée d’informations variées. Au lieu de concentrer notre attention sur une seule chose, nous la dissipons sur plusieurs en même temps. Résultat: nous sommes enclins à nous déconcentrer et à morceler notre attention.
Donc, d’après vous, en offrant simultanément différentes formes d’information, le Net encourage l’«effleurement», le «balayage» et le «multitâche», tandis qu’il «décourage la pensée profonde»?

Le Net nous encourage à lire de manière superficielle; il n’attire notre attention que pour la disperser. Nous nous concentrons fortement sur le média lui-même, sur l’écran qui ne cesse de bouger de manière interactive, mais nous sommes distraits par les nombreux messages et les stimuli que le Net nous prodigue à une vitesse vertigineuse. Pour reprendre l’expres­sion utilisée par T.S. Eliot dans son recueil de poèmes Four Quartets, on est «distrait de la déconcentration par la déconcentration». Cela n’a toutefois rien à voir avec la diversion temporaire que nous nous imposons et qui nous rafraîchit les idées quand, par exemple, nous soupesons une décision. La cacophonie du Net court-circuite l’activité mentale, qu’elle soit consciente ou inconsciente, empêchant notre esprit de penser en profondeur ou de façon créative. Notre cerveau devient alors une simple unité de traitement de signaux, rassemblant rapidement les informations avant de les faire disparaître.

 

Note : 

Bien qu’il soit l’auteur du fameux best-seller mondial Internet rend-il bête?, Nicholas Carr, 53 ans, journaliste et essayiste états-unien de renommée internationale, n’a rien d’un réactionnaire allergique au Web. Les nouvelles technologies, au contraire, c’est sa spécialité. «Je ne suis pas un technophobe, ni un “webophobe” invétéré. Je reconnais qu’Internet et les autres nouveaux outils technologi­ques de l’information sont des atouts pour l’humanité. Je ne pourrais jamais m’en passer. Cependant, ne soyons pas dupes.

L’utilisation d’Internet altère notre cerveau. Elle est un danger pour la pensée et l’intelligence humaines», affirme ce journaliste iconoclaste. Nicholas Carr, qui est devenu célèbre grâce à son blogue – qu’il a baptisé Rough Type –, consacré aux nouvelles technologies de l’information, est membre du comité éditorial de la prestigieuse Encyclopædia Britannica et collaborateur régulier au New York Times, au Wall Street Journal, au quotidien londonien The Guardian et au magazine culte Wired.

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