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Publié le 10 Nov, 2011 dans Science de l'Esprit

Comment Internet modifie le cerveau

(Source : Le Point)

L'écran aspire-t-il notre cerveau ? © Julio Pelaez / PhotoPQR / Maxppp

 

À force de passer des milliers d’heures à naviguer sur Internet, Nicholas Carr en est arrivé à une conclusion : Internet modifie l’esprit. Dans son dernier livre, Internet rend-il bête ?*, le journaliste et écrivain américain constate, comme de nombreux « travailleurs de l’écran », qu’il a de plus en plus de mal à se concentrer sur une tâche complexe, ou même à ne faire qu’une seule chose à la fois. La vie en mode zapping fait des dégâts. « J’ai le sentiment désagréable que quelqu’un, ou quelque chose, bricole avec mon cerveau », explique-t-il. Amoureux du Net, l’auteur a d’autant plus de difficultés à en dire du mal : Internet « est un si bon serviteur qu’il serait déplacé de remarquer qu’il est aussi notre maître », s’amuse-t-il.

Ce qui importe, selon Nicholas Carr, ce n’est pas tant le contenu diffusé par les médias que la façon de les diffuser. « Les médias opèrent leur magie, ou leurs méfaits, sur le système nerveux lui-même », explique-t-il. Notre cerveau est enfermé dans la boîte crânienne, ce qui nous laisse penser – à tort – qu’il serait insensible aux événements extérieurs ; qu’il les capterait et les analyserait sans en subir les influences. Mais « le cerveau est et sera toujours un chantier en cours », rappelle l’auteur.

 

L’esprit devient affamé

Reprenant la thèse selon laquelle l’activité du cerveau le modèle et le façonne en permanence, comme l’eau qui coule dans le sable crée des chemins qu’elle empruntera toujours par la suite, Nicholas Carr tire la sonnette d’alarme. Les « médias électriques » ont changé notre façon de percevoir le monde. Radio, télévision, Internet : tous nous crient l’urgence de les consulter, au contraire des journaux papier et des « livres poussiéreux » d’antan, qui nous chuchotaient qu’on avait tout le temps pour les consulter au calme.

Résultat : « Le plongeur qui, naguère, explorait l’océan des mots, en rase maintenant la surface à la vitesse de l’éclair. » Dans un clin d’oeil à Descartes, Nicholas Carr affirme même que « nous devenons ce que nous pensons ». L’effet est pire sur les jeunes, qui sont nés avec Internet. Selon une étude citée dans l’ouvrage, certains enfants trop habitués aux pages web ne sauraient plus vraiment lire une page de haut en bas et de gauche à droite. L’addiction est aussi présente : « Mon esprit n’était pas seulement à la dérive, il avait faim. Il demandait à être alimenté comme le Net le nourrit – et plus il était nourri, plus il avait faim. » La « surcharge cognitive » est telle que la capacité à réfléchir est menacée.

 

Nouvelle ère

Un constat alarmant ? Pas forcément. Nicholas Carr entrevoit une nouvelle ère pour la pensée, qui nous sortirait définitivement des Lumières et du rationalisme. En jeu, de nouveaux mécanismes cognitifs, dont on ne sait pas encore s’ils sont meilleurs ou moins bons que ceux que nous avions tous il y a encore vingt ans.

L’habitude du zapping, par exemple, permet de traiter plusieurs tâches à la fois de façon plus efficace, mais réduit la capacité à résoudre des problèmes complexes, et à mémoriser des souvenirs. Autre exemple : la généralisation du guidage GPS atrophie la partie du cerveau chargée de l’orientation dans l’espace, mais libère du temps et des neurones pour d’autres activités. Pour le moment, nous savons simplement que nous avons « sacrifié des parties de notre cerveau » au profit d’autres apports, que nous commençons tout juste à entrevoir. Reste à savoir si nous serons perdants. Le bilan semble négatif aujourd’hui, mais Carr veut être optimiste : peut-être l’homme apprendra-t-il bientôt a tirer profit de sa nouvelle capacité à ne jamais se concentrer…

Commentaire :
Euh… pardon? Sa « nouvelle capacité »?

 

Demain, tous transformés

Ceux qui passent des heures sur leur écran et qui, le soir venu, se demandent ce qu’ils ont fait de leur journée, se reconnaîtront bien dans le livre de Nicholas Carr. Certains passages les feront sourire, notamment le récit de sa tentative de désintoxication durant la rédaction du livre. « Le démantèlement de ma vie en ligne ne s’est pas fait sans douleur […] De temps en temps, je m’offrais une journée entière d’orgie sur le Net », raconte-t-il.

Seul regret, la traduction depuis l’anglais du vocabulaire technique n’est pas toujours parfaite. Par exemple, le sigle ISP, qui signifie « Internet Service Provider », c’est-à-dire fournisseur d’accès à Internet, n’est ni expliqué ni traduit. L’abonnement (account) qui va avec est traduit par « compte ». Quelques lignes plus loin, c’est la connexion broadband (haut-débit) qui est traduite par « large bande ». Mais ces petits détails ne sont pas gênants pour la compréhension. Internet rend-il bête ? n’en est pas moins un ouvrage ambitieux, qui essaie de cerner les évolutions du cerveau et de la pensée à l’ère numérique, et de nous préparer à ce qui nous attend dans le monde encore plus connecté de demain. Un livre à recommander à tous les forçats du Web !

 

Internet rend-il bête ?, de Nicholas Carr, éditions Robert Laffont, 20 euros.

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