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Publié le 16 Avr, 2014 dans Enseignements Traditionnels

Le moi est haïssable – Blaise Pascal

(Source : Philomag)

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Pure illusion de l’imagination, le moi serait une passion abusant autrui autant que nous-mêmes. L’amour-propre pousse les hommes à paraître plutôt qu’à être, à rêver leur vie plutôt qu’à la vivre.

Amis narcissiques, la prochaine fois que quelqu’un vous en fera le reproche, répondez-lui avec Blaise Pascal que le nombrilisme est la chose du monde la mieux partagée. Cette « maladie de l’âme », qui consiste à se préférer soi-même à toute autre chose, n’épargne personne, y compris ceux qui se donnent l’air de la générosité et du désintéressement.

Si le « moi est haïssable », c’est que le monde est peuplé de milliards de « moi » qui veulent chacun « se faire le centre de tout ». Il en résulte que « chaque moi est l’ennemi et voudrait être le tyran de tous les autres ».

Quelle est la racine de cette passion « tyrannique » qui excite chacun à se pousser du coude, à bomber le torse, à vouloir briller en société et« asservir les autres » ? La paresse, répond Blaise Pascal, qui montre qu’il est plus aisé de paraître que d’être et également moins coûteux d’être aveuglé que convaincu.

Ainsi, la petite phrase ne peut être comprise qu’à la lumière de la critique pascalienne de l’imagination. Aux exigences ardues de la raison, les hommes préfèrent les séductions faciles de l’imagination. Quand l’âpre quête du vrai nous rebute, nous nous satisfaisons du confort qu’offre le vraisemblable. Succomber aux sortilèges de l’imagination, c’est donc choisir de nous « crever les yeux agréablement ».

Cette toile de mensonges rassurants que tisse patiemment notre imagination mystifie peu à peu notre conscience au point que nous confondons tout : le vrai et le faux, le profond et le superficiel, l’intérieur et l’extérieur. Nous sommes pris au piège : les images se donnent pour des réalités et les sentiments pour des convictions. Dans ce mirage, nous ne savons plus où est notre moi profond, perdu dans les représentations factices qu’il donne de lui-même.

Notre conscience est à ce point subvertie par l’imagination que nous déployons plus d’énergie à fantasmer notre vie qu’à la vivre. Et c’est ce moi fictif que nous offrons à la crédulité d’autrui. Paraître, c’est remédier au vide de sa propre existence en vivant une vie rêvée dans l’esprit d’autrui. « Nous ne nous contentons pas de la vie que nous avons en nous et notre propre être ; nous voulons vivre dans l’idée des autres une vie imaginaire, et nous nous efforçons pour cela de paraître. » Mais chacun n’abuse autrui qu’en s’abusant lui-même.

Reine des faux-semblants, l’imagination nous rend invisibles à nous-mêmes autant qu’impénétrables aux autres, à tel point que « la vie humaine n’est qu’une illusion perpétuelle ; on ne fait que s’entre-tromper et s’entre-flatter ». Vaine comédie, dans laquelle chacun joue un rôle de composition sans en maîtriser le texte. Farce grotesque dans laquelle le moi, telle la grenouille de La Fontaine, enfle démesurément, se donne de grands airs et accumule les « grandeurs d’établissement » – fortune, réputation, honneurs – pour se masquer sa petitesse : « Il veut être grand, il se voit petit ; il veut être heureux et il se voit misérable. »

Confondu par sa propre imposture, il n’a alors d’autre issue que l’hyperbole narcissique : faire de lui-même sa propre idole, s’adorer sans limite, devenir Dieu et rayonner dans tout l’univers : « Nous sommes si présomptueux que nous voudrions être connus de toute la terre. » Pathétique « divertissement » que l’amour propre ! Il nous éloigne de nous-mêmes, d’autrui et de Dieu. Et lorsque le rideau tombe, que la lumière s’éteint et que le théâtre se vide, le moi est nu et Narcisse tragiquement seul.

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