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Publié le 22 Oct, 2011 dans Science du contrôle

Novlangue

(Source : Wikipédia)

La novlangue (Newspeak en anglais) est la langue officielle d’Océania, inventée par George Orwell pour son roman 1984 (publié en 1949). C’est une simplification lexicale et syntaxique de la langue destinée à rendre impossible l’expression des idées subversives et à éviter toute formulation de critique (et même la seule « idée » de critique) de l’État.

Ce concept illustre également un propos du logicien Bertrand Russell assurant que nul problème ne pourra être résolu, voire perçu, si l’on prend soin d’éliminer au départ toute possibilité de le poser1.

 

La novlangue dans 1984

La novlangue est utilisée dans la trame même du récit, mais elle fait aussi l’objet d’un bref développement analytique à la fin du roman, dans une annexe fictive intitulée The Principles of Newspeak.

Langue officielle d’Oceania, la novlangue fut créé pour satisfaire les besoins idéologiques de l’Angsoc (pour English Socialism) : elle doit favoriser la parole officielle et empêcher l’expression de pensées hétérodoxes ou critiques. En 1984, l’usage de la novlangue n’était pas encore très répandu et elle n’était alors maîtrisée à l’oral et à l’écrit que par des spécialistes ; mais elle est destinée à remplacer totalement le Oldspeak (ou anglais standard), un objectif fixé pour les années 2050. Son usage se répand constamment ; les membres du parti tendent à utiliser de plus en plus le vocabulaire et la grammaire novlangues.

Selon l’auteur de l’annexe, la novlangue utilisée en 1984 repose sur les neuvième et dixième éditions du Newspeak Dictionary, « des éditions provisoires et qui contiennent encore beaucoup trop de mots inutiles et de constructions archaïques destinées à être supprimées ultérieurement. », ce qu’a réalisé la 11e édition2.

 

Le vocabulaire de la novlangue

Le lexique de la novlangue fut très réduit. La réduction du lexique à un minimum est un but en soi. La novlangue vise à restreindre l’étendue de la pensée3. Le vocabulaire est réorganisé en trois classes ABet C. Très peu de mots sont communs aux trois classes.

  • Le vocabulaire A ne contient que les termes nécessaires au travail et à la vie quotidienne : manger, boire, travailler, etc. Il est formé sur des mots anciens. L’univocité des termes empêche désormais tout usage littéraire, politique ou philosophique.
  • Le vocabulaire B contient les mots composés construits à des fins politiques. Il est formé par des nom-verbes et contient une foule de néologismes.
  • Le vocabulaire C est spécialisé. Il est entièrement composé par des termes scientifiques et techniques.

La grammaire de la novlangue

Les principes grammaticaux sont communs à toutes les classes lexicales. La grammaire se caractérise par deux particularités : l’interchangeabilité des parties du discours et la régularité (la règle grammaticale ne connaît plus d’exception).

 

Principes

L’idée fondamentale de la novlangue est de supprimer toutes les nuances d’une langue afin de ne conserver que des dichotomies qui renforcent l’influence de l’État. Un rythme élevé de syllabes est aussi visé, avec l’espoir que la vitesse des mots empêche la réflexion.

De plus, si la langue possède le mot « bon », il est inutile qu’elle ait aussi le mot « mauvais ». On crée le concept « mauvais » en ajoutant un préfixe marquant la négation (cela donnera « inbon »). La grammaire est aussi très simplifiée ; ainsi le pluriel est toujours marqué par un s (on dit « des chevals » et « des genous ») ; les verbes se conjuguent tous de la même manière.

Un verbe doit toujours dériver du nom correspondant quand il existe. Dans la version anglaise, to cut (couper) est ainsi remplacé par to knife (sachant que knife signifie couteau).

Les caractéristiques de la novlangue existent dans des langues agglutinantes comme le japonais, le turc ou l’espéranto. Sa critique du remplacement de tous les termes équivalents « mauvais, répugnant, dégoûtant, exécrable, infect… » par un simple « inbon » manque de souplesse pour un anglophone, mais le procédé est utilisé dans les langues agglutinantes en communication quotidienne, et parfois en poésie. La novlangue surprend surtout un anglophone s’adressant à d’autres anglophones disposant eux aussi d’un vocabulaire de 30 000 mots et plus. Orwell connaissait l’espéranto via son long séjour chez sa tante Ellen Kate Limouzin, femme d’Eugène Lanti, l’un des fondateurs et principaux moteurs du mouvement espérantiste ouvrier. La novlangue caricature les langues anglaises simplifiées, en particulier l’anglais basic.

L’idée sous-jacente à la novlangue est que si une chose ne peut pas être dite, cette chose ne peut pas être pensée durablement faute de renforcement par l’échange. La question soulevée par cette supposition est de savoir si c’est notre pensée qui donne un sens à la langue (indépendamment de celle-ci), ou si c’est la langue (comme institution ou structure) qui constitue et façonne notre pensée. Par exemple, peut-on ressentir l’idée de « liberté » si nous ignorons ce mot ? Cette théorie est liée à l’hypothèse Sapir-Whorf et à la formule de Ludwig Wittgenstein : « Les limites de ma langue sont les limites de mon monde ». Elle fait également écho à l’ouvrage Le Cru et le cuit de Claude Lévi-Strauss.

 

Double pensée

Outre la suppression des nuances, la novlangue est une incarnation de la double-pensée.

La double signification des mots possède le mérite (pour ses créateurs) de dispenser de toute pensée spéculative, et donc de tout germe de contestation future. Puisque les mots changent de sens selon qu’on désigne un ami du parti ou un ennemi de celui-ci, il devient évidemment impossible de critiquer un ami du parti, mais aussi de louer un de ses ennemis.

Prenons pour exemple le mot « noirblanc ». Quand il qualifie un ennemi, il exprime son esprit de contradiction avec les faits, de dire que le noir est blanc. Mais lorsqu’il qualifie un membre du Parti, il exprime la soumission loyale au Parti, l’aptitude à croire que le noir est blanc, et plus encore, d’être « conscient » que le noir est blanc, et d’oublier que cela n’a jamais été le cas (grâce au principe de « doublepensée »).

Une autre idée de la novlangue est d’associer deux termes différents en un seul mot afin que la pensée de l’un soit irrémédiablement associée à la pensée de l’autre : « crimesex »…

 

Exemples

  • Ancipensée : terme englobant l’ensemble des mots groupés autour des concepts d’« objectivité » et de « rationalisme ».
  • Biensexe : chasteté (désigne le rapport sexuel entre homme et femme à la seule fin de mettre des enfants au monde.)
  • Canelangue : qualifiant un opposant : verbiage ; qualifiant un membre orthodoxe du parti : éloquence.
  • Crimesex : activité sexuelle pratiquée sans but de reproduction (inclut la fornication, l’adultère, l’homosexualité et la sexualité pratiquée pour elle-même.)
  • Doublepensée : capacité à accepter simultanément deux points de vue opposés et ainsi mettre en veilleuse tout esprit critique.
  • Miniver : Ministère de la vérité, qui est en fait celui de la propagande.
  • Penséecrime : terme englobant l’ensemble des mots groupés autour des concepts de « liberté » et d’« égalité ».
  • Plusbon : très bon.
  • Doubleplusbon : excellent.
  • Inbon: mauvais.
  • Doubleplusinbon : très mauvais, détestable.

Exemple de piège par les mots

J’ai été frappé de me heurter au fait que les mêmes interlocuteurs qui, en situation de bavardage, faisaient des analyses politiques très compliquées des rapports entre la direction, les ouvriers, les syndicats et leurs sections locales, étaient complètement désarmés, n’avaient pratiquement plus rien à dire que des banalités dès que je leur posais des questions du type de celles que l’on pose dans les enquêtes d’opinion — et aussi dans les dissertations. C’est-à-dire des questions qui demandent qu’on adopte un style qui consiste à parler sur un mode tel que la question du vrai ou du faux ne se pose pas. Le système scolaire enseigne non seulement un langage, mais un rapport au langage qui est solidaire d’un rapport aux choses, un rapport aux êtres, un rapport au monde complètement déréalisé.

— Pierre Bourdieu, Intervention au Congrès de l’AFEF, Limoges, 30 octobre 19774

 

Notes et références

  1. Bertrand Russell, Science et religion, Folio.
  2. (enNineteen-Eighty Four, Penguin Books, p. 343
  3. (enNineteen-Eighty Four, Penguin Books, p. 344
  4. Paru dans Le français aujourd’huino 41, mars 1978, p. 4-20 et Supplément au no 41, p. 51-57. Repris dans Questions de sociologie, Les éditions de Minuit, 1980, p. 95- 112