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Publié le 24 Oct, 2011 dans Manifestations et résistance

Mayotte : « On demande des mesures contre la vie chère, on nous envoie des flics »

(Source : Actualutte)

Mayotte vit depuis bientôt quatre semaines au rythme des émeutes, des manifestations et d’une confrontation sociale sans précédent, dans l’indifférence en métropole, du gouvernement, de la classe politique et des médias.

(Illustration © Tian)

 

Les Mahorais se sentent isolés, abandonnés, mis à l’écart par le gouvernement mais aussi par les médias en métropole.

Au bout de plus de trois semaines de mouvement de protestation contre la vie chère, avec son lot de barrages routiers, de manifestations quotidiennes réunissant des milliers de personnes, de pillages de commerce, d’émeutes, il aura fallu la mort d’un manifestant, mercredi sur la place de la République, à Mamoudzou, pour que les journalistes, ici, daignent y consacrer quelques « articulets », jeudi, avant de reléguer les événements de ce 101e département français aux oubliettes.

 

Il faut dire que la naissance de la fille du couple présidentiel était d’une importance capitale eu égard au mouvement des indignés de la vie chère…

Ainsi, vendredi, Libération a consacré un quart de page à Giulia Sarkozy et pas une ligne à Mayotte.

Une île qui, jeudi, avait vu plus de 5.000 personnes défiler dans le silence et le calme pour rendre hommage à Ali El Anziz.

« Nous étions étonnés que nos amis en métropole ne nous téléphonent pas pour nous demander des nouvelles » m’explique cette enseignante de Mayotte, alors que l’île était au bord du chaos depuis plusieurs jours.  »J’ai compris que ce silence de nos proches était la conséquence du silence de l’ensemble des médias en métropole sur le mouvement qui secouait Mayotte ».

Dominique est rentrée avec son compagnon de Mayotte, il y a quelques jours, après avoir séjourné deux semaines chez des amis. Depuis son retour, elle cherche désespérément des nouvelles sur l’île et tente d’alerter les médias.

« Cet ostracisme sur la situation dans l’île est franchement insupportable, à la limite caricatural. Il s’agit quand même d’un département français, il ne faudrait pas l’oublier ! »

Durant ses vacances, Dominique a été confrontée comme l’ensemble de la population à une situation quasi insurrectionnelle. Et comme la situation a tendance à « pourrir » faute d’intervention du gouvernement dans le conflit, la moindre étincelle pourrait mettre le feu au mouvement social.

« Quand un commerçant tente d’ouvrir sa boutique, très rapidement des manifestants interviennent pour lui demander de fermer son commerce » m’explique cet autre mahorais au téléphone, « et si jamais il n’accède pas à la demande des manifestants, il est menacé de représailles ».

Des représailles qui vont des menaces verbales, à l’incendie d’un véhicule ou même au dépeçage d’un chien… Dans la nuit de mercredi à jeudi, après le décès du manifestant, plusieurs grands magasins ont été pillés, des barrages ont été établis sur plusieurs routes…

« C’est notre lot quotidien depuis bientôt un mois » me confirme un internaute par mail. Un internaute selon qui certaines familles riches de l’île ont envoyé les leurs à La Réunion, le « temps que ça se passe ». Car avec le temps qui passe, le sport quotidien pour les mahorais est de trouver un endroit pour acheter de la nourriture.

« C’est effectivement la préoccupation de tout le monde » m’explique Dominique, « comme les supermarchés dans les villes sont fermés, chaque jour il faut partir à la recherche d’une petite boutique où l’on peut encore trouver quelques produits alimentaires « .

Et cela devient de plus en plus rare.

« J’ai une amie qui n’a plus que quelques boites de lait en poudre pour son bébé » me précise-t-elle et « c’est la panique quand elle imagine que le mouvement pourrait durer encore plusieurs jours… »

 

Comment a-t-on pu laisser pourrir la situation ?

« Il faut quand même comprendre qu’au départ de ce mouvement de protestation sans précédent, on trouve des prix exorbitants concernant les produits de base pour les Mahorais » explique Dominique.

Et parmi ces produits on trouve ceux qui sont essentiels à la population : le poulet, le gaz, l’huile, le riz, le lait ou encore le sable.

« C’est impensable que les autorités du département laissent pourrir la situation alors que des solutions existent pour imposer une baisse des prix. Les distributeurs s’engraissant sur notre compte depuis tant d’années. Ça suffit ! » s’insurge Saïd au téléphone.

Cet habitant de Kaweni donne en exemple le prix d’une bouteille de gaz qui reviendrait au distributeur « moins de 10€ » et qui se retrouve à la vente à plus de 30€.

 

« Vous ne trouvez pas que cette marge est honteuse, vous ? »

Aucun accord n’est actuellement intervenu sur la négociation de ces produits de base entre l’intersyndicale, les patrons des grandes enseignes et le préfet. La revendication principale de l’intersyndicale c’est l’indexation des onze produits de base par rapport aux prix pratiqués dans l’île voisine de La Réunion.

« La majeure partie de la population attend avec impatience et fermeté qu’une solution soit enfin trouvée et que la situation se débloque » précise cette enseignante.

Même si l’optimisme n’est pas de rigueur sur place.

« Ici sur place, personne ne comprend les raisons pour lesquelles le gouvernement se désintéresse de cette façon de Mayotte », poursuit-elle.

La semaine dernière, lors de sa venue, à Mayotte, Marie-Luce Penchard, la secrétaire d’Etat à l’Outre-Mer n’a pas calmé les esprits. Bien au contraire.

En proposant des bons de réduction de 5€ sur les produits de première nécessité, pour les 16.500 familles les plus pauvres, elle a quasiment soufflé sur les braises de la contestation.

« Cette proposition de bons de réductions a été ressentie par une partie de la population, comme une aumône, alors que ceux que veulent les Mahorais c’est une baisses des prix substantielles et profitables à tout le monde » souligne Dominique.

« Nous avons notre fierté. Nous ne sommes pas des mendiants. Cette proposition de la ministre est une insulte à notre peuple qui, ne l’oublions pas, à voter à 95% pour devenir département Français. Et maintenant on découvre que nous sommes surtout un département à rabais » résume de son côté Saïd.

Jeudi, à la suite de la mort d’Ali El Anziz, une marche silencieuse a rassemblé plus de 5.000 personnes dans les rues du centre de Mamoudzou.

« Cette marche s’est déroulée dans le calme » m’explique l’enseignante au téléphone, « on pouvait craindre le pire, après les affrontements et les pillages de la nuit, mais ce fut un bel hommage rendu à la victime, dans une grande dignité ».

Vendredi, la journée a été calme à Mayotte, au 23ème jour du mouvement de protestation contre la vie chère.

« Il y avait peu de barrages routiers, mais les commerces et services sont restés fermés au public », souligne Saïd qui rappelle quand même que « le vendredi c’est jour de prière », dans une île où plus de 90% de la population est musulmane.

L’intersyndicale a demandé la nomination d’un médiateur pour remplacer le préfet de Mayotte. Un préfet qui près de quatre semaines après le début du mouvement semble faire l’unanimité contre lui, alors qu’une rumeur circulait dans l’île sur son départ précipité…

L’intersyndicale espère donc que le gouvernement va enfin se saisir du dossier de ce 101ème département français pour que les négociations avancent…

 

Rien n’est moins sûr.

En attendant, depuis jeudi, les transports scolaires ne fonctionnement plus dans l’île à la demande du conseil général et les enseignants ont décidé d’exercer leur droit de retrait alors que le vice-recteur leur demandait de maintenir le service public…

A l’aube de cette quatrième semaine du mouvement contre la vie chère, le pourrissement de la situation sur place, sans que le gouvernement face le moindre geste, pourrait avoir des conséquences inéluctables. En attendant un hypothétique médiateur, le gouvernement envoie des renforts de gardes mobiles.

Est-ce la seule solution envisagée pour venir à bout de ce mouvement social ?

Une situation que Saïd résume en une phrase :

« On demande des mesures contre la vie chère, on nous envoie des flics« .

 

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