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Publié le 14 Août, 2011 dans Indifférence

Famine : n’accusez pas la pluie!

(Source : Cyberpresse)

Le petit Mohamed Hassan, 4 ans, se repose dans un centre de Médecins sans frontières qui accueille des réfugiés à Melka Dida, en Éthiopie, à la frontière somalienne. Photo: Thomas Mukoya, Reuters

(Dadaab, Kenya) Au moins 80 000 personnes, dont 30 000 enfants, sont mortes en Somalie au cours des derniers mois. Faut-il accuser la sécheresse, la pire en 60 ans, pour la famine meurtrière? Ce serait passer à côté de la vraie histoire de cette gigantesque crise humanitaire, ont dit à notre journaliste les réfugiés somaliens et les travailleurs humanitaires qui travaillent auprès des victimes.

Déplacée par un conflit qui dure depuis deux décennies. Privée il y a cinq ans d’un mari par la guerre. Réfugiée de la famine depuis quatre mois. Victime de pilleurs en route vers le camp de réfugiés. Et mère d’un enfant de 2 ans qui souffre de malnutrition depuis le mois dernier.

Affligée par un tel torrent de malheurs, Dukrey (nom fictif), 27 ans, est convaincue que c’est un miracle si elle est aujourd’hui en vie. «Je n’ai pas eu les yeux secs depuis 20 ans», dit la magnifique Somalienne au regard de braise.

Assise sur le bord d’une tente déglinguée, un enfant couvert de poussière sur les genoux, la réfugiée, arrivée au Kenya il y a quatre mois, raconte son histoire sur un ton presque monocorde. Désabusé.

Ses voisins du camp de réfugiés de Dadaab se sont massés autour d’elle pour l’écouter parler à la journaliste occidentale. Ils opinent du bonnet. L’histoire de Dukrey, c’est aussi la leur. Et celle de la famine qui les a obligés à fuir jusqu’ici.

 

Blâme censuré

Qui est responsable pour cette catastrophe qui leur tombe sur la tête? Dukrey ne sait pas par où commencer. Une chose est certaine, elle n’est pas prête à accuser la pluie, qui refuse de tomber depuis deux ans autant sur la Somalie que sur l’Éthiopie et le nord du Kenya. «Tellement de choses, tellement de gens semblent vouloir notre peau depuis 20 ans en Somalie. Je ne sais pas pourquoi Allah ne m’a pas rappelée près de lui comme il a repris mon mari», dit-elle, avant de se taire. Nommer des coupables dans le camp de réfugiés est risqué. Toutes les parties au conflit ont des yeux et des oreilles parmi les 400 000 réfugiés.

Si beaucoup de réfugiés somaliens s’autocensurent, les organisations humanitaires et de défense des droits de la personne, qui tentent de leur venir en aide, elles, ont commencé à montrer du doigt les responsables de la famine qui menace près de 3,7 millions de Somaliens. Cette famine est d’abord et avant tout politique, disent-ils.

«La situation des droits de l’homme en Somalie est un des principaux facteurs qui ont contribué à la famine, note Ben Rawlence, chercheur pour l’organisation Human Rights Watch. Si on n’a que la sécheresse, c’est terrible, mais on peut voler au secours des populations comme on le fait au Kenya et en Éthiopie. Mais quand on est devant un pays sans gouvernement, en grande partie contrôlé par Al-Shabab, un groupe islamiste qui refuse de travailler avec la plupart des organisations humanitaires, la famine s’installe», continue-t-il.

À la veille de publier un rapport sur les crimes contre l’humanité qui se cachent derrière l’actuelle famine somalienne, Ben Rawlence raconte l’histoire des petits fermiers du sud de la Somalie, qui, d’habitude, nourrissent le pays en entier grâce à leur récolte. «Les hommes d’Al-Shabab taxent les fermiers et les obligent à grossir leurs rangs. Avant même que la sécheresse ne fasse des siennes, les fermiers avaient soit fui leurs villages, soit été obligés de se battre. Personne n’a rien planté!»

Privés autant de récoltes que d’aide humanitaire, des centaines de milliers de villageois qui vivaient dans les territoires contrôlés par Al-Shabab ont fui. Mais des milliers d’entre eux ont été retenus en otages par les rebelles islamistes. «Ils ont besoin de gens qu’ils peuvent contrôler et taxer», raconte Ben Rawlence, qui a lui-même interrogé des centaines de réfugiés. L’équation est facile à faire: les civils qui se retrouvent prisonniers sont condamnés à mort. «On parle ici de crime contre l’humanité», plaide le rapporteur de Human Rights Watch.

Ce dernier refuse cependant de faire porter toute la responsabilité à Al-Shabab. Toutes les parties au conflit qui secoue la Somalie, y compris le gouvernement transitionnel soutenu par les Nations unies et les États-Unis, ont commis de graves violations des droits de l’homme, notamment en utilisant de l’artillerie lourde en milieu urbain pour combattre Al-Shabab. Ben Rawlence rappelle que les troupes onusiennes, censées protéger les civils somaliens, ont lancé une offensive en février alors que les contours de la crise humanitaire se dessinaient déjà. «Les combats ont beaucoup compliqué la vie des civils. Plusieurs ont dû attendre pour fuir», remarque-t-il.

 

Les cloches sonnent, personne n’entend

La guerre, cependant, n’explique pas tout. Selon des experts de l’humanitaire, le système onusien a aussi connu d’immenses ratés au cours des derniers mois.

«C’était une catastrophe annoncée. Toutes les ONG, dont OXFAM, sonnent l’alarme depuis le mois de février», remarque M. Audet, directeur de l’Observatoire canadien sur les crises et l’aide humanitaire.

Les agences onusiennes ont aussi des systèmes d’avertissement précoce. Toutes les cloches ont sonné, mais la réponse de la communauté internationale n’est pas venue. Il a fallu que l’ONU déclare l’état de famine le mois dernier pour que les chèques commencent à rentrer. Au compte-gouttes. À ce jour, les Nations unies ont amassé seulement la moitié de la somme de 1 milliardde dollars réclamée pour faire face à la crise qui affecte 12,4 millions de personnes dans la Corne de l’Afrique.

Pourquoi les pays donateurs ont-ils autant tardé? À cette question, François Audet, qui oeuvre au sein de divers organismes humanitaires depuis 15 ans, offre une réponse quelque peu cynique. «Il y a plus de gains politiques à faire quand on donne à manger à ceux qui ont faim qu’en les nourrissant avant qu’ils aient faim. La prévention, politiquement, ce n’est pas payant.»

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