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Publié le 11 Oct, 2011 dans Histoire

Haïti, pays occupé

(Source : Tlaxcala via Dazibaoueb)

Eduardo Galeano 

Traduit par  Tania Hernández

Edité par  Thierry Pignolet

Consultez n’importe quelle encyclopédie. Demandez quel a été le premier pays libre d’Amérique. Vous recevrez toujours la même réponse : les Etats-Unis. Pourtant les Etats-Unis ont déclaré leur indépendance lorsqu’ils étaient une nation avec 650 000 esclaves -qui le sont restés durant un siècle. Et leur première Constitution avait décrété qu’un Noir ne valait que les trois cinquièmes d’une personne.

Si vous recherchez dans n’importe quelle encyclopédie quel a été le pays qui, le premier, a aboli l’esclavage, vous obtiendrez toujours la même réponse : l’Angleterre. Pourtant le premier pays qui a aboli l’esclavage n’est pas l’Angleterre -mais Haïti, qui expie encore son péché de dignité.

Les esclaves noirs d’Haïti ont vaincu la glorieuse armée de Napoléon Bonaparte, et l’Europe n’a jamais pardonné cette humiliation. Haïti a payé durant un siècle et demi une gigantesque indemnisation à la France, pour s’être rendue coupable de sa liberté -mais ce n’était pas suffisant. Cette insolence noire continue de faire souffrir les blancs, maîtres du monde.

Nous savons peu ou rien de tout cela.

Ces pièces murales complexes sont fabriquées à partir de barils de pétrole recyclés, en Haïti. Cette pièce a été réalisée par Carlos Brutus, artisan de métal.

Haïti est un pays invisible.

Il a fallu le tremblement de terre de 2010, qui a tué plus deux cent mille Haïtiens, pour que l’on parle d’Haïti. Cette tragédie a mis le pays à la une des médias, l’espace d’un instant.

Haïti n’est connue ni pour le talent de ses artistes -des magiciens capables de faire naître le beau à partir de déchets-, ni pour les exploits de ses habitants pendant la guerre anti-esclavagiste et anti-coloniale.

Mieux vaut le redire une nouvelle fois, pour que les sourds entendent : Haïti est le pays fondateur de l’indépendance de l’Amérique, et le premier pays au monde à avoir aboli l’esclavage.

Haïti mérite beaucoup plus que la gloire de ses malheurs.

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Aujourd’hui, les armées de plusieurs pays, dont le mien, continuent à occuper Haïti. Qu’est-ce qui justifie cette invasion militaire ? Le fait qu’Haïti mettrait en danger la sécurité internationale.

Rien de bien nouveau.

Tout au long du XIXe siècle, l’exemple d’Haïti a constitué une menace pour la sécurité des pays qui continuaient à pratiquer l’esclavage. Thomas Jefferson l’avait dit : de Haïti provenait la peste de la rébellion. En Caroline du Sud, par exemple, la loi permettait l’emprisonnement de n’importe quel marin noir pendant que son bateau était à quai, à cause du risque de contagion de… la peste anti-esclavagiste. Et au Brésil, on appelait cette peste « haïtianisme ».

Déjà au XXeme siècle, Haïti a été envahie par les marines pour être un pays peu sûr pour ses créanciers étrangers. Les envahisseurs ont commencé à s’approprier l’administration des douanes et ont remis la Banque Nationale au City Bank de New York. Et puisqu’ils y étaient, ils y sont restés 19 ans.

***

Le vol de zombies, Hector Hyppolite, Musée National d'Art de Haïti

 

Le passage de la frontière entre la République dominicaine et Haïti est surnommé « le mauvais passage ».

Peut-être ce nom est-il un signal d’alarme : vous entrez dans un monde noir, un monde de magie noire, de sorcellerie…

Le vaudou, la religion que les esclaves ont amenée d’Afrique et qui est devenue nationale en Haïti, ne mérite pas l’appellation de religion. Du point de vue des maîtres de la civilisation, le vaudou est chose de Noirs, ignorance, retard, pure superstition. L’Eglise catholique, où abondent les fidèles capables de vendre les ongles des saints et les plumes de l’archange Gabriel, a obtenu que cette superstition soit officiellement interdite en 1845, 1860, 1896, 1915 et 1942 -sans que le peuple en soit informé.

Mais depuis déjà quelques années, les sectes évangéliques se chargent de la guerre à la superstition en Haïti. Ces sectes viennent des États-Unis, un pays où les immeubles n’ont pas de treizième étage, où les avions n’ont pas de treizième rangée, un pays habité par des chrétiens civilisés qui croient que Dieu a créé le monde en une semaine.

Dans ce pays, le prédicateur évangéliste Pat Robertson a expliqué, à la télévision, le tremblement de 2010. Ce pasteur des âmes a révélé que les noirs haïtiens avaient arraché leur indépendance à la France par une cérémonie vaudoue, invoquant l’aide du Diable depuis le plus profond de la forêt haïtienne. Le Diable, qui leur a donné la liberté, a envoyé le tremblement de terre pour leur faire payer l’addition.

***

Jusque quand les soldats étrangers vont-ils rester en Haïti? Ils y sont arrivés pour stabiliser et aider, mais cela fait 7 ans qu’ils font le contraire dans un pays qui ne veut pas d’eux.

L’occupation militaire d’Haïti coûte plus de 800 millions de dollars par an aux Nations Unies.

Si les Nations Unies destinaient ces fonds à la coopération technique et à la solidarité sociale, cela pourrait donner un élan important au développement de l’énergie créatrice de Haïti. Il se sauverait de ses sauveteurs armés, qui ont une certaine tendance à violer, tuer et offrir des maladies fatales.

Haïti n’a besoin de personne pour venir multiplier ses malheurs. Il n’a non plus besoin de la charité de personne. Comme dit un vieux proverbe africain, la main qui donne est toujours au-dessus de celle qui reçoit.

Mais Haïti a besoin de solidarité, de médecins, d’écoles, d’hôpitaux, et d’une véritable collaboration qui rend possible la renaissance de sa souveraineté alimentaire étouffée par le Fonds Monétaire International, la Banque Mondiale et d’autres sociétés philanthropiques.

Pour nous Latino-Américains, cette solidarité est un devoir de reconnaissance : ce sera la meilleure façon de remercier cette petite grande nation qui, en 1804, nous a ouvert, par son exemple contagieux, les portes de la liberté.
(Article dédié à Guillermo Chifflet, qui a été obligé de démissionner de la Chambre des Députés de l’Uruguay quand il a voté contre l’envoi de soldats en Haïti)

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