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Publié le 31 Mai, 2011 dans Big Brother

La « vidéoprotection », une gabegie

(Source : Vous avez dit sécurité? : Le blog de Laurent Mucchielli – sociologue)

Après Paris, c’est Marseille, deuxième plus grande ville de France, qui a annoncé son plan « 1 000 caméras ». La question était à l’ordre du jour du Conseil municipal extraordinaire qui avait lieu ce lundi 30 mai dans la cité phocéenne. De fait, les municipalités de toutes tailles, de la grande métropole jusqu’au village de zone rurale, sont de plus en plus nombreuses à s’équiper en vidéosurveillance. Elles répondent en cela à une « priorité absolue » (François Fillon) de la politique de sécurité depuis 2007. Et pourtant, l’efficacité de cette technologie est tout sauf démontrée du point de vue scientifique.

Commentaire :
En France, en Angleterre, au Canada, en Australie, bref, partout dans le monde la même « politique de sécurité » est à l’oeuvre. Voyons cet article dans un contexte plus large.

Rappelons d’abord que la vidéosurveillance est utile à bien des choses. Pour surveiller des entrepôts ou des dépôts de véhicules afin de lutter contre le vol de matériel. Même chose pour les parkings et le risque de vol dans les voitures. Les banques l’utilisent pour filtrer les entrées et sorties et réduire les risques de braquage. Des magasins s’en servent contre le vol à l’étalage. Les casinos pour repérer les tricheurs. La vidéosurveillance contribue aussi à la sécurité publique. On l’utilise pour surveiller le trafic autoroutier. Les sites industriels sensibles l’utilisent en prévention des incidents… Tout ceci existe et fonctionne plus ou moins bien depuis longtemps. La vidéosurveillance est en effet utilisée dans des buts précis, afin de gérer des risques concrets bien identifiés.

Mais ce que l’Etat appelle désormais « vidéoprotection » et qu’il tente de généraliser à toutes les collectivités territoriales (et aux bailleurs sociaux) par une pression politique et une incitation financière, c’est autre chose. Il s’agit ici de déployer des caméras dans l’ensemble de l’espace public, essentiellement dans les rues de nos villes et de nos villages, pour y surveiller tout en général et rien en particulier, en affirmant que cela aura des effets à la fois préventifs et répressifs permettant de diminuer significativement la délinquance. Or les évaluations scientifiques contredisent cette affirmation, remettant ainsi en question la bonne gestion de cet argent public.

La nécessité d’une évaluation scientifique indépendante

Précisons d’abord que, par définition, l’évaluation scientifique ne peut être menée que par des chercheurs indépendants du pouvoir politique et des entreprises privées commercialisant cette technologie. L’éthique scientifique ne tolère pas le conflit d’intérêts. Ensuite l’évaluation scientifique ne se situe pas sur le terrain philosophique mais sur celui des faits. Elle cherche en l’espèce à répondre aux questions suivantes : la « vidéoprotection » est-elle une technique efficace de lutte contre la délinquance ? si oui ou si non, pourquoi ? est-elle un investissement rationnel au regard de l’évaluation d’autres outils de prévention et de répression ? Enfin, une évaluation scientifique repose sur des études de terrain, des observations longues et répétées de fonctionnements ordinaires des dispositifs, des comptages et des calculs précis, des comparaisons rigoureuses et une connaissance de la littérature scientifique internationale.

Tout ceci se distingue fortement des arguments actuels des promoteurs politiques et financiers du système qui utilisent des exemples spectaculaires mais isolés, des faits divers réels mais décontextualisés, des arguments d’autorité au lieu de démonstrations vérifiables et des calculs budgétaires qui « oublient » presque toujours de compter le coût salarial. Pour toutes ces raisons, beaucoup d’élus et de citoyens seront sans doute surpris d’apprendre 1) que la « vidéoprotection » n’a qu’un impact marginal sur la délinquance, 2) qu’augmenter cet impact supposerait des moyens policiers supplémentaires alors qu’ils se réduisent aujourd’hui, 3) que le coût réel du système « assèche » tellement les budgets de prévention de la délinquance que l’on doit conclure à un usage très contestable de l’argent public. Développons un peu.

Quel apport dans la lutte contre la délinquance ?

1) La « vidéoprotection » ne surveille par définition que l’espace public et, en pratique, elle est installée essentiellement dans les centres-villes. Elle n’a donc aucun impact sur les violences physiques et sexuelles les plus graves et les plus répétées qui surviennent majoritairement dans la sphère privée, surtout intrafamiliale. Elle n’en a pas davantage sur les atteintes aux personnes moins sérieuses survenant sur la voie publique et qui relèvent le plus souvent d’actes impulsifs (bagarres « viriles », rixes entre automobilistes, querelles de sortie de bars, etc.). Elle n’a ensuite qu’un impact dissuasif marginal sur des infractions très fréquentes comme les vols de voiture des particuliers à proximité des domiciles; les cambriolages de résidences principales ou secondaires et même, plus largement, toute la petite délinquance de voie publique des centres-villes où elle est massivement installée (vols à la tire, vols à l’arraché).

Commentaire :
Bien sûr que le pire survient très régulièrement « majoritairement dans la sphère privée », mais chut! Ne leur donnez surtout pas ce genre d’idée!

En réalité, la vidéo permet surtout de repérer et éventuellement d’identifier a posteriori les auteurs de rixes et d’attroupements sur la voie publique, de dégradations de biens publics ou privés sur la voie publique, enfin et plus rarement de vols avec violence sur des particuliers, de vols à l’étalage, de braquages de commerces ou encore de petits trafics de stupéfiants. Tout cela à condition que les caméras soient positionnées sur les lieux de ces délits au bon moment, ce qui est loin d’être toujours le cas car la plupart des caméras effectuent des « parcours » prédéfinis laissant des zones sans surveillance pendant plusieurs minutes.

En définitive, l’impact en terme de détection d’infractions autre que routières se situe généralement entre 1 et 2 % du total des infractions de voie publique traitées dans une année par les services de police ou de gendarmerie sur le territoire de la municipalité concernée. Enfin, l’aspect judiciaire n’est guère plus probant. Les réquisitions d’images à des fins d’enquête après la commission d’infractions sont du même niveau statistique, sans que l’on sache si ces images ont été réellement exploitables et exploitées dans la suite des procédures judiciaires. On est donc loin, très loin, d’un système efficace de prévention de la délinquance. Ce bilan plus que médiocre conduit du reste nombre de villes déjà équipées à mobiliser prioritairement la vidéosurveillance à d’autres usages qui permettent d’en légitimer l’utilité : le contrôle de la circulation et du stationnement, la sécurisation de l’intervention des policiers, des pompiers ou des ambulanciers.

Commentaire :
Notons au passage qu’en plus, lorsque ces caméras filment quelque chose de réellement important, c’est-à-dire quelque chose qui implique des « gens importants », trop importants, alors il faut payer du personnel supplémentaire afin de récupérer les enregistrements et de les faire disparaître. Légèrement paradoxal.

2) Il existe de nombreuses évaluations étrangères (Angleterre, Australie, Canada, Etats-Unis…) qui montrent que, dans de rares cas, l’impact de la vidéosurveillance peut être plus important. Quelle est le facteur clef ? Contrairement au discours dominant en France, ce n’est pas l’augmentation du nombre de caméras. L’expérience londonienne (au moins 60 000 caméras, soit autant que ce qui est prévu pour la France entière) le montre. Il ne sert à rien de chercher à « saturer » l’espace et de s’émerveiller benoitement devant des murs d’écran donnant le sentiment de voir et de contrôler toute une ville au même moment. La clef réside dans le couplage étroit de la vidéosurveillance avec les forces de police présentes dans la rue, afin non seulement d’accroître le niveau d’information des policiers mais aussi de diminuer fortement leur temps d’intervention.

En d’autres termes, il ne sert pas à grand chose de repérer plus vite un problème si la police n’intervient pas plus vite. Dès lors, la situation française apparaît dans tout son paradoxe, pour ne pas dire dans son absurdité puisque la « vidéoprotection » est actuellement promue par les pouvoirs publics comme un substitut et une contrepartie à la réduction des effectifs de police et de gendarmerie.

Commentaire :
Le chat sort du sac? Après l’implantation de cette vidéosurveillance, il faudra plus de policiers dans les rues? État policier, anyone?

Quel coût réel pour les collectivités territoriales ?

3) Il est sans doute inévitable que des entreprises à but lucratif cherchent à vendre leurs produits à tout prix, en les présentant comme dotés de facultés qu’ils n’ont qu’en partie et en dissimulant une partie des coûts réels pour l’utilisateur. Ceci se constate dans tous les domaines, et le marché privé de la sécurité n’échappe pas à la règle. Il est en revanche plus étonnant que l’Etat participe à ce marketing par l’intermédiaire des préfets ainsi que de fonctionnaires de police et de gendarmerie chargés de relayer sur le terrain le « plan de vente » des entreprises privées.

En effet, les caméras perdent quasiment toute efficacité préventive lorsqu’elle ne sont reliées à aucun système de visionnage en temps réel et qu’une municipalité ou un bailleur ne peut donc qu’espérer par exemple récupérer le matin une image exploitable d’une infraction commise la nuit précédente. Et que l’on ne dise pas que le raccordement des caméras aux postes de police ou de gendarmerie résoudra le problème puisque, encore une fois, ceci s’effectue conjointement à la réduction du nombre de ces fonctionnaires et donc de leur disponibilité pour des missions nouvelles. En réalité, pour avoir quelques chances de donner des résultats, le système de caméras doit être relié à un centre de supervision dans lequel des opérateurs visionnent les images 24 heures sur 24 et 365 jours sur 365.

Commentaire :
Avec un tout petit peu plus de technologie, il serait possible de réellement réduire les effectifs. Par exemple, la reconnaissance faciale couplée aux informations des dossiers publics et nous pourrions recevoir notre avis de convocation automatiquement par la poste… ou par courriel. J’espère ne pas leur donner des idées supplémentaires!

De plus, ces opérateurs doivent être suffisamment nombreux pour limiter le nombre d’écrans à visionner faute de quoi, au bout de quelques minutes, les observations empiriques montrent qu’ils ne voient plus rien. Or, sur la table de travail des élus, les devis proposés par les marchands de vidéo introduits par les représentants de l’Etat insistent beaucoup sur le dispositif, l’emplacement et le degré de performance des caméras. Bref, ils parlent du budget d’investissement et accessoirement des coûts de maintenance. Mais ils sont en revanche beaucoup plus discrets sur le budget de fonctionnement, c’est-à-dire sur le coût salarial. Au final, la technologie ne remplace pas l’Homme, sans lui elle est aveugle. La vidéo n’est utile que si elle est exploitée par des agents suffisamment nombreux et qualifiés. Or, actuellement, les opérateurs, pièces maîtresses de cet outil de surveillance à distance, ne sont ni formés ni reconnus comme des acteurs de la sécurité locale.

En résumé, pour être réellement davantage efficace, la « vidéoprotection » supposerait l’embauche de nouveaux agents municipaux dûment qualifiés pour visionner les images ainsi que l’embauche de nouveaux policiers municipaux pour suppléer au retrait des nationaux. Quelques rares communes très riches peuvent peut-être encore se le permettre. D’autres prennent le risque d’un fort endettement pour cela. La plupart sont en train de s’équiper de caméras mais sans personne pour exploiter les images. Et la plupart d’entre toutes ces communes doivent, malgré l’aide financière de l’Etat, sacrifier à la vidéo des pans entiers de leurs programmes antérieurs de prévention de la délinquance et d’aides sociales diverses.

Ainsi, l’on est en train de rompre massivement l’égalité de traitement du service public et de compromettre toute politique globale et intégrée de prévention de la délinquance, au profit d’un mirage technologique que seules les communes les plus riches pourront s’offrir pour des profits qui s’estimeront davantage en terme de visibilité politique et de sentiment d’insécurité que de lutte efficace contre la délinquance. S’agit-il en tout cela d’une politique rationnelle, efficace et bonne gestionnaire des deniers publics ? Il est permis d’en douter.

Commentaire :
Que seuls les plus riches puissent s’offrir la sécurité face aux pauvres délinquants n’est rien de nouveau. Efficace et bonne gestion des deniers publics? Certes, au sens où les gestionnaires l’entendent, du moins.

Tribune publiée dans la version papier du Monde datée du mardi 31 juin, par Eric HEILMANN (professeur de sociologie à l’université de Bourgogne, Dijon), Tanguy LE GOFF (sociologue à l’Institut d’aménagement et d’urbanisme de la région Ile-de-France, chercheur associé au CESDIP, Guyancourt) et Laurent MUCCHIELLI(directeur de recherches au CNRS, Laboratoire Méditerranéen de Sociologie, MMSH, Aix-en-Provence).

Illustrations : xoflg – Môsieur J. – cap21photo – flickr – licence cc


 

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